Mercredi 7 septembre 2016

Nous voici (pour certains en tous cas) de nouveau installés dans cet ici singulier, dans cet espace singulier et également dans ce maintenant singulier, ce temps singulier de maintenant, pour effectuer notre pratique. Débutant ou non, peut-être éprouvons-nous un sentiment particulier lié à ce que nous vivons dans cet ici et maintenant. Notez ces éléments séparés entre lieu, temps, sentiment…

Si l’on revient à la pratique de la méditation, cette séparation peut s’illustrer par grand nombre de points de vue, de représentations concernant ses différentes formes. Qu’en est-il cependant de sa véritable nature ?

La pratique a d’abord pour fonction de ramener notre corps et notre esprit vers le calme et la détente. Pour cela, nous détournons notre attention des différents buts vers lesquels nous avions engagé certaines actions et nous faisons le choix de nous installer dans un lieu reposant en dirigeant cette même attention vers l’intérieur.

Nous prenons d’abord soin de disposer notre corps dans une attitude à la fois stable et souple. Nous nous ancrons fermement sur la terre et laissons le corps se déployer dans l’espace avec équilibre et détente. C’est ce que nous appelons la posture. Il est important d’accorder une attention particulière à cette posture et d’en suivre les indications, cela pour plusieurs raisons. La première est de pouvoir demeurer simplement sur notre coussin dans les meilleures conditions physiques, en respirant amplement et largement. Mais il y en a d’autres plus profondes.

Lorsque nous sommes installés, notre attention se porte naturellement vers la posture du corps afin d’en assurer le maintien, mais également vers la respiration et plus largement vers l’ensemble des ressentis corporels. Il s’agit de se placer dans une forme de concentration relativement neutre comme le ferait un simple observateur.

Le champ de notre attention ne se limite pas aux ressentis corporels. Il s’étend également à l’ensemble des phénomènes qui peuvent se présenter à la conscience, c’est-à-dire à l’émergence de toute pensée, de toute image, de toute émotion, sentiment, etc.

Habituellement, il est fréquent que nous fassions usage des contenus mentaux. Pour mener à bien nos actions, nous développons dans notre vie quotidienne un grand nombre de pensées à partir du flux incessant que nous fournit la conscience.

Ici ce flux pourrait être perçu comme une rivière ou un vaste fleuve qui s’écoule librement. L’observateur que nous sommes sur la berge n’est ni dérangé ni concerné par le mouvement, l’apparition et la disparition des flots, des vagues. Ce sont comme des ondes formées par l’esprit, qui vivent et s’éteignent.

Pendant le temps de l’assise nos veillons donc à conserver une qualité d’attention telle que nous sommes de simples observateurs de cette conscience que nous pensons habituellement nôtre.  De sorte que tout ce qui surgit, apparaît, se manifeste à l’esprit, est simplement perçu et non plus saisi par un « Je » qui le fait « sien ». Cette simple perception correspond à l’attention simple, pure, sans objet.

Dès lors que ces conditions sont requises, nous sommes au cœur de la pratique, nous nous laissons pétrir, façonner par elle. Nous nous y abandonnons, nous nous y oublions pour y rencontrer sa réalité.

Mais rencontre, confrontation supposent encore l’existence de deux, quelqu’un qui rencontre et quelque chose qui est rencontré. Abandon, oubli, sont comme un effacement ou un saut dans lequel attention, conscience, réalité, observateur, se fondent dans un seul et même vaste Etant. Rencontre et disparition de soi se fondent et se confondent.

Dès lors la véritable nature de la pratique n’est pas différente de la véritable nature de la réalité de même que la véritable nature de l’observateur.

La pratique est comme l’autre rive, séparée de celle sur laquelle nous nous tenons par nos concepts, réalisant ainsi l’unité fondamentale, qui réunit l’apparente dualité du Vivant.

 

Mercredi 14 septembre 2016

Pendant la pratique, nous sommes dans une attention au corps, à la posture du corps, bien qu’au fond nous ne soyons pas attachés à la qualité de cette posture. Ce qui fait l’objet de notre attention n’est pas que nous cherchions à donner une belle image ou une belle représentation de la posture, mais que notre action vise à demeurer dans la conscience du corps tel qu’il est, tout en dépassant ce que nous installons, tout en allant un peu au-delà de nos convenances personnelles. Plutôt que de faire nôtre le cadre de la posture, nous nous déplaçons vers lui, nous acceptons de faire un pas supplémentaire vers quelque chose qui sollicite en nous une certaine forme d’effort.

Cet effort devient ainsi sans but puisque rien de spécial n’est visé sinon l’action pour elle-même, le ressenti pour lui-même. Il s’agit d’un micro action qui se situe hors d’une recherche de résultat, nous cheminons simplement vers et dans une posture corporelle, qui ne fixe pas d’objet final, qui ne cherche rien en terme de finalité, si bien que nous demeurons dans un présent qui se renouvelle d’instant en instant.

Les pensées ou tout ce qui concerne les contenus mentaux se manifestent d’eux-mêmes. Nous n’en sommes pas les initiateurs, les auteurs. Lorsque nous disons que nous laissons passer les pensées, cela signifie simplement que rien ne surgit pour les reconnaître, pour les désigner, pour en faire quelque chose. Si bien que ces manifestations, le flux de cette énergie poursuit son cours librement en laissant apparaître à l’infini d’autres manifestations.

Il n’y a aucun projet dans la pratique, mais en même temps nous développons une grande énergie, comme pour découvrir, comme pour libérer notre conscience du fardeau de l’attente. Pressentant que nous sommes libres fondamentalement, nous faisons l’expérience de l’approche de cette liberté. Pour cela, plus nous nous abandonnons en tant que personne, plus nous nous abandonnons à notre effort, plus nous en vivons la profondeur.

 

Mercredi 21 septembre 2016

Être au plus près des perceptions. Être au plus près des sens. Ne pas faire quelque chose des perceptions. Par exemple leur donner une qualité. Cette perception est comme ceci ou comme cela. Être au plus près de la perception du corps, au plus près de la sensation globale du corps, de sa présence en appui sur le sol et dans l’espace. Ne pas identifier le sol, c’est ici ou là, simplement ressentir les appuis, les contacts avec la surface du sol. Conscience de l’espace est simplement conscience du contact avec ce qui enveloppe le corps, sans la connaissance du lieu où nous nous trouvons. Percevoir les sons, c’est simplement percevoir les ondes qui font vibrer l’espace sans identifier la source, l’origine des sons ni leur nature et sans leur attribuer de qualité particulière.

Expérimenter l’apparition de ce qui se manifeste à la conscience, de ce qui émerge. La conscience est le lieu de multiples phénomènes, tout comme l’extérieur. La conscience est parfois agitée et parfois calme. Elle est comme une scène parfois vide ou bien très occupée. Il n’y y à cela pas de cause particulière à rechercher. Il n’y a pas non plus d’auteur. Il y a simplement la manifestation d’une activité.

Le corps semble distinct de l’espace. Il semble aussi distinct du sol ferme. Les perceptions semblent distinctes de la conscience. Chaque phénomène semble aussi distinct de l’autre et cela donne l’impression d’une succession qui fait apparaître  le temps.

Expérimenter les perceptions pour ce qu’elles sont, expérimenter les phénomènes qui surgissent à la conscience tels qu’ils sont, revient à expérimenter l’instant. Activité, inactivité, son ou silence, vide ou plein, corps ou espace, cela revient à une seule et même unité.

Cette unité est le fondement de la pratique. Expérimenter cette unité, c’est expérimenter la pratique de façon directe, sans la médiation des mots, des concepts, des interprétations de notre moi. Il y a la forme que nous avons, que nous occupons, il y a les qualités des formes, du monde, de notre environnement et il y le non forme où nous revenons pour être présent dans les deux dimensions de notre existence, sur nos deux pieds.

 

Mercredi 28 septembre 2016

Lorsque nous nous installons sur notre coussin de méditation, nous commençons avec notre disposition ordinaire, avec notre esprit ordinaire. C’est-à-dire que nous partons de là où nous sommes. Il y a notre corps, il y a l’environnement, il y a la conscience de tous les repères qui font que nous existons dans tel lieu et dans tel corps. Nous n’avons pas besoin pour cela d’y penser, c’est notre conscience ordinaire, appelée parfois esprit limité. Esprit limité signifie que notre esprit se limite à notre personne et aux objets qui constituent le cadre de notre vie. On pourrait parler d’esprit pragmatique ou d’esprit égocentré. Notre contact avec la réalité se limite à notre interprétation de cette réalité.

De ce fait, nous abordons la pratique de telle ou telle façon, c’est la nôtre. S’asseoir revient à ouvrir notre esprit, aller de l’esprit limité vers l’esprit illimité. Pour cela nous revenons à la conscience corporelle. Revenir à la conscience corporelle ne correspond pas à s’approprier davantage encore quelque chose qui serait perçu comme « mon » corps, « mes » jambes, etc. Revenir à la conscience corporelle signifie se placer dans le ressenti présent à cet instant, se placer dans la perception sans la relier à la propriété du corps, à la pensée qu’il s’agit de mon corps. La posture est comme l’adoption d’une règle qui constitue la base de départ d’une expérience sur la question de « mien » et du « je ». En adoptant cette règle qui consiste à disposer le corps de telle façon et de vivre cette immobilité, nous tentons de nous éloigner progressivement de la notion de choix, de préférence, d’intention, de décision, de jugement, de valeur, etc.

En agissant de cette façon, en vivant la situation telle qu’elle se présente et non telle que nous la souhaiterions, nous élargissons notre esprit. Nous commençons à sortir du carcan qui génère notre souffrance. Notre souffrance fondamentale ne peut se gommer, s’effacer au moyen de nos choix, de nos décisions personnelles. Nous pouvons apaiser notre difficulté relative, notre souffrance relative, mais nous ne pouvons expérimenter la vraie liberté. Les règles sont pour nous l’opportunité de nous fondre dans le non choix en essayant de le vivre pleinement, totalement, avec la même énergie que s’il s’agissait d’un choix personnel. Être dans les perceptions, c’est donc se situer hors des qualités, hors des interprétations, hors des pensées relatives aux perceptions, c’est ce « être avec », c’est cette unité où nous nous oublions.

 

Mercredi 5 octobre 2016

Même si nous avons une certaine idée, une certaine représentation, de la pratique et de la raison pour laquelle nous pratiquons, nous devons essayer d’aborder le temps d’assise de la façon la plus neutre possible. Nous laissons toutes les connaissances, tous les concepts, tous les enseignements de côté. Nous oublions toutes nos expériences bonnes ou mauvaises. Nous ouvrons en nous un espace neuf et vierge qui ne sait pas.

C’est pour cette raison que nous ramenons notre attention vers le corps, nous revenons vers les simples perceptions sensorielles. Les perceptions du corps sur le sol, dans l’espace, la respiration. Nous plaçons le corps dans la posture comme pour la découvrir à chaque fois. Nous évitons les automatismes dus à l’habitude. En agissant ainsi, nous conservons l’esprit ouvert à ce qui apparaît. L’habitude ayant pour effet de refermer l’esprit. Même si nous connaissons la posture, il est bon de ne pas trop en savoir à propos d’elle et de continuer de la découvrir. Nous devons oublier tout ce que nous savons. Lorsque nous nous asseyons, il serait opportun de tenter de placer le corps de façon sensiblement différente de façon de plus en plus subtile.

Il en est de même pendant le temps de l’assise. Nous abordons les sensations, sans élaborer quoi que ce soit à partir d’elles. Nous n’avons aucune idée préconçue de tout ce qui se manifeste à l’esprit. Il s’agit simplement de demeurer attentif aux perceptions et sensations et à tout ce qui peut tenter au niveau de l’esprit de les caractériser, leur attribuer une valeur. Les différents ressentis peuvent par moment se colorer, revêtir un caractère qui apparaît de façon plus ou moins spontanée. Notre pratique est la découverte de la non-valeur. Une sensation est égale à une autre, elle n’est ni pire ni meilleure, elle est une sensation, c’est tout. Il s’agit de ne plus effectuer de tri dans ce qui apparaît à l’esprit. Il n’y a ainsi rien à conserver ou à rejeter. Nous ne sommes pas limités par nos restrictions habituelles. Si nous avons de grandes idées à propos de la pratique, c’est le moment de les abandonner, si nous avons des idées plutôt négatives, c’est le moment de les abandonner.

Quand nous sommes assis, nous devrions simplement le rester, sans être dérangés par rien, sans être attirés par rien. Demeurer ainsi sans être dérangé ni ennuyé est notre façon de nous aider à réaliser la véritable liberté.

 

Mercredi 12 octobre 2016

Pendant l’assise, se tenir au centre de soi.

Depuis le centre, les perceptions se manifestent, les phénomènes se manifestent, il y a la présence du corps, les perceptions qui concernent le corps, la perception de notre propre corps au travers des contacts avec le sol, le contact du corps avec l’espace. Il y a les contacts du corps avec lui-même, les jambes, les mains. Le regard est un contact avec l’environnement. Il y a la conscience de la respiration, le va et vient du souffle.

De l’esprit émergent également toutes sortes de manifestations, de pensées, de sensations. L’activité se traduit par l’apparition de pensées, de liens, d’images ou d’émotions.

Notre attention peut éclairer tour à tour ces différents aspects des manifestations présentes à la conscience. C’est-à-dire que nous pouvons la diriger vers un point ou un autre, par exemple pour corriger la posture ou être dans un ressenti de façon plus précise. Parfois l’attention peut aussi se tenir dans une sorte de recul, dans une forme de perception globale.

Pendant la pratique, nous sommes totalement actifs. Notre attention est très aiguisée et nos perceptions très présentes. L’immobilité et l’attention consciente favorisent la prise de conscience de tous les phénomènes présents. Nous sommes dans une grande acuité de ce qui se développe dans le corps et l’esprit.

En demeurant dans cette acuité très fine, nous adoptons une attitude de plus en plus passive. Cela signifie que nous cessons de nous identifier aux phénomènes observés. L’identification provient d’une construction mentale, d’une élaboration plus ou moins active. Elle est différente des pensées qui surgissent de façon aléatoires.

Nous nous tenons donc au cœur d’un vaste ensemble de manifestations qui reflètent l’activité du Vivant. Par le corps et par l’esprit se manifeste la Grande Activité du Vivant. C’est à la fois nous qui éprouvons ce qui se passe à chaque instant mais en fait c’est aussi l’ensemble du Vivant qui s’exprime par ce corps et par cet esprit. Nous partons de notre esprit limité pour accéder à la Conscience illimitée qui s’exprime dans toute forme.

 

Mercredi 19 octobre 2016

Toutes sortes de phénomènes se manifestent dans ce lieu que nous appelons « Je ». Ce « Je » est le théâtre, la scène d’une multitude de manifestations qui sont comme le prolongement de la grande activité que crée le Vivant. Du plus petit atome jusqu’à la forme la plus complexe, tout est activité.

Cette activité peut être assimilée à une réalité vaste et complexe, qui ne dépend que d’elle-même et se connaît par elle-même. Que sommes-nous dans ce vaste ensemble ? En sommes-nous séparés ? Ou au contraire en sommes-nous une des manifestations ? Sommes-nous partie intégrante du vaste ciel et des étoiles ? Voilà des questions qui hantent l’humanité depuis le début des temps. La philosophie puis la science tentent encore d’y répondre. La pratique à laquelle nous nous exerçons a aussi quelque chose à voir des très intime avec ces questions.

« Avant notre naissance, dit Suzuki dans « Esprit zen, esprit neuf », nous n’éprouvions aucune sensation, nous faisions Un avec l’univers ». Notre naissance nous a comme séparés de cette unité.  Maintenant, nous éprouvons toutes sortes de sensations et le fait de ne pas savoir ce qui est véritablement à l’origine de ces sensations génère en nous de la peur  et de la souffrance.

Il nous manque la compréhension de ce que l’homme cherche depuis toujours. Comme le philosophe ou le scientifique, mais aussi tous les êtres humains qui souffrent et ont peur, deviennent violents, font la guerre au nom de prétendues causes extérieures alors que leur souffrance est celle d’ignorer leur nature profonde et de fonctionner à partir de leur esprit limité.

Être au cœur de notre pratique pendant le temps de l’assise signifie être dépouillé des limites qui réduisent notre esprit, être dépouillé des interprétations que nous faisons de nos sensations, de nos émotions. Ces pensées, ces mots, ces concepts que nous étiquetons sur chaque phénomène presque automatiquement constituent notre prison, les barrières qui bornent notre vue, notre compréhension du vaste monde. Si ce voile bruyant peut se fondre dans le silence de la pratique, alors peut apparaître la vision juste, l’unité, la paix, la liberté.

« Lorsque nous réalisons ceci, reprend Suzuki, nous découvrons soudain l’inutilité et l’insignifiance d’un grand nombre de nos efforts. Nous voyons mieux le sens de notre vie et même dans les difficultés, nous pouvons jouir de la vie ».

 

Mercredi 26 octobre 2016

Suzuki dit : « Lorsque nous pratiquons, nous devenons un avec la pratique. Il n’y a pas « nous » d’un côté et de l’autre « la pratique ». Nous devrions nous consumer totalement comme un bon feu. Nous devons faire un certain effort, mais nous devons nous oublier dans l’effort que nous faisons. Notre esprit est simplement calme sans même aucune conscience volontaire. Dans cette absence de conscience volontaire, toute idée, toute pensée ou notion d’effort s’évanouit.  Il nous est donc nécessaire de nous encourager et de faire un effort jusqu’au dernier moment, où tout effort disparaît. La manière de pratiquer consiste donc simplement à nous concentrer sur la posture et la respiration en faisant un grand effort. »

Il est parfois difficile de comprendre comment il est possible d’envisager de produire un effort simplement pour l’effort lui-même et non pour atteindre un résultat. Cela amène la notion de dépouillement, de dénuement. Qu’est-ce que le dépouillement ou le dénuement ? C’est la capacité de laisser en arrière-plan nos attachements, nos représentations, en un mot ce qui nous constitue. Nous sommes capables de retirer les vêtements que nous portons et grâce auxquels nous nous reconnaissons. Nous devenons nus à nos yeux et aux yeux des autres. Nous perdons notre identité, l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous acceptons de nous dépouiller de ce que nous sommes, au sens de nos valeurs ou de nos aspirations, quelles qu’elles soient. C’est aussi la capacité de dispenser une action de façon désintéressée.

Lorsque nous prenons place sur nos coussins, nous pourrions nous placer dans une disposition telle que nous nous apprêtons à expérimenter le dénuement, le dépouillement, nous sommes prêts à nous livrer à une expérience d’oubli de nous-mêmes. Nous quittons nos convenances personnelles, toute notre action vise à agir dans un effort de désintéressement de nous-mêmes. Pour cela il nous faut une grande concentration afin de repérer les automatismes et les résistances qui nous ramènent sans cesse à nous-mêmes, à ce qui nous arrange, à ce qui nous donne existence.

Dans ces conditions, nous pouvons véritablement voir, vivre les choses telles qu’elles sont. Vivre les choses telles qu’elles sont, c’est simplement leur retirer l’apparence que leur donne notre personne, leur retirer les valeurs que nous leur attribuons. Ceci ne peut se faire que dans l’abandon, le dépouillement et non de façon volontaire. La volonté est nécessaire pour entrer dans la pratique, comme on tire une porte pour la franchir. Il est ensuite nécessaire de poursuivre cet effort jusqu’au dernier moment, où tout effort disparaît.

 

Mercredi  2 novembre 2016

Suzuki dit : « nous sommes l’expression temporaire de la grande activité ». Notre souffrance vient de ce que nous pensons que cette expression temporaire est notre véritable nature. C’est-à-dire que nous sommes identifiés à ce corps et à cet esprit, ce corps et cet esprit qui sont et demeurent temporaires et donc soumis au changement, à la finitude. De ce fait lorsque nous pratiquons, nous posons de façon plus ou moins directe, plus ou moins consciente, la question de la vie et de la mort. Nous sommes immergés dans cette interrogation humaine et intemporelle du mystère de la vie et de la mort.

Peut-être pensons-nous que cette question est une question réservée à la pensée, à la métaphysique, réservée à la philosophie, aux intellectuels. Elle serait loin de nous et même parfois vaine et inutile. Nous devons cependant conserver à l’esprit le fait que cette question est présente en nous à chaque instant et conditionne le plus insignifiant de nos actes, tout comme elle est à l’origine de notre pratique de la méditation dans ce lieu. Nous devons rester clairs là-dessus.

La différence entre la réflexion intellectuelle et la pratique de la méditation réside dans le fait que la pratique de la méditation consiste à laisser résolument de côté l’outil intellectuel. Non seulement celui-ci ne peut fournir qu’une réponse formelle, un produit conceptuel de la pensée, mais encore il voile, il recouvre, il habille l’ensemble de la réalité que nous cherchons à percevoir en l’interrogeant. Poser notre question revient donc à nous tenir droit et silencieux. C’est tout l’ensemble de notre corps, de nos perceptions, de nos sensations, des manifestations mentales, qui sont laissées à leur libre activité et qui sont comme l’expression de la réponse que nous recherchons.

De fait, il n’y a rien à interroger puisque nous nous oublions nous-mêmes dans notre question. De fait, il n’y a rien à trouver non plus puisque la réalité est déjà là qui surgit dès l’extinction de notre pensée dualiste.

 

« Lorsque nous nous oublions, dit Suzuki, nous sommes véritablement l’activité de la grande existence et ce qui apparaît ordinairement comme une difficulté se montre sous un jour nouveau, il n’existe en fait aucun problème particulier ». Lorsque nous sommes totalement Un avec ce qui est, il n’existe en fait rien de particulier. La beauté n’existe plus en opposition à la laideur et la vie en opposition à la mort.

 

Mercredi 9 novembre 2016

Lorsque nous entrons dans notre pratique de méditation, d’attention, nous veillons à ne pas attacher d’importance particulière à nos pensées, à nos représentations. Nous veillons à demeurer au plus près des perceptions, des messages tels qu’ils se présentent, sans le remaniement du mental.

Le mental, l’intellect, est très important pour que nous puissions construire et conserver des repères dans le monde environnant. Il est comme un filtre qui effectue une transformation de la réalité brute. C’est grâce à lui que nous pouvons nous connaître, c’est-à-dire avoir une représentation de nous-mêmes, mais aussi des autres et plus largement du monde. Ainsi, tout ce qui apparaît à notre esprit, nos perceptions, nos sensations, nos constructions mentales, opinions, interprétations, etc., sont comme le reflet de nous-mêmes, un ensemble de constructions qui entretient en nous la stabilité, la reconnaissance de soi, l’idée de durée, de projection, de temps.

Cet aspect de nous-mêmes qui correspond à la forme qui est la nôtre dans un temps donné est juste mais incomplet et comporte donc des inconvénients. Le principal consiste à nous penser et à penser les choses comme différentes et seulement cela. C’est pour cette raison que, même si nous ne percevons pas clairement ces questions, nous venons pratiquer. La pratique consiste, elle, à nous éclairer et à élargir notre regard.

La pensée ne correspond pas à l’expérience réelle de nous-mêmes et du monde. La pensée correspond à une vue réduite du monde car elle différencie et attribue une valeur à chaque chose. Je pense ceci et pas cela. Si nous laissons notre pensée s’apaiser et si nous cessons de lui attribuer un intérêt central pendant la pratique, les choses peuvent apparaître telles qu’elles sont et nous pouvons faire l’expérience réelle de leur égalité et de leur unicité, choses dont nous faisons partie intégrante.

Tous nos problèmes, dit Suzuki, ne sont pas de vrais problèmes, simplement parce qu’ils sont créés. Ce sont nos conceptions egocentriques qui les créent. Dogen dit « même si nous ne l’aimons pas, une mauvaise herbe pousse et une fleur fane ». Mais la distinction que nous faisons entre la fleur et l’herbe n’appartient qu’à nous-mêmes. Il n’y a aucune différence fondamentale entre les deux. La pratique nous invite à devenir capables de considérer la fleur et l’herbe comme égales, au plus profond de notre être, même si sur le plan de la forme nous savons les distinctions qui tentent de les opposer. Découvrir l’être, l’essence profonde de la forme, revient à découvrir l’être profond qui vit en nous, au-delà des distinctions de la pensée.

Mercredi 16 novembre 2016

Probablement au fond de nous se tient un vécu, une connaissance non intellectuelle, un savoir, une forme de liberté qui ne dépend d’aucun conditionnement.

Puisque nous venons ici pour pratiquer et que cette pratique consiste à rejoindre, à relier quelque chose de notre nature profonde. Puisque cette nature profonde n’est pas quelque chose qui peut s’acquérir mais qu’elle est déjà là depuis toujours, nous pouvons former l’hypothèse que nous y sommes d’une certaine façon déjà reliés.

Il s’agit donc bien lorsque nous nous livrons à cette pratique, d’abandonner tout ce qui peut limiter l’apparition, la manifestation de cette nature qui est au plus profond de nous et qui paradoxalement nous est cachée, comme inaccessible.

A bien y regarder, elle nous est cachée par la présence, le bruit, l’expression de toutes les formes qui nous entourent. Si ma pensée se fixe sur tel ou tel objet, mon esprit n’est plus disponible pour accueillir ce qui peut se manifester à lui. Si mon attention devient totalement indisponible, mon esprit est accaparé en permanence et comme l’eau trouble, il demeure agité, aveugle, incapable de discerner ce qui peut l’apaiser.

Un esprit apaisé est un esprit qui ne cherche plus, un esprit qui a trouvé sa propre demeure et qui se satisfait de sa propre présence.

Pendant la pratique nous laissons passer les pensées pour éclaircir notre esprit et le libérer de l’emprise des formes. Cela peut nous sembler être coûteux car en lâchant les formes, en lâchant les pensées, il nous semble que nous laissons de nous-mêmes, que notre propre forme en pâtit.

C’est bien de cela qu’il s’agit et c’est pour cette raison que même s’il nous semble recueillir des bénéfices dans cette pratique, nous ne pratiquons pas pour ces bénéfices. Nous ne pratiquons pas pour acquérir quelque chose, comme nous l’avons dit. Nous devons veiller à ne pas retomber dans le piège de l’acquisition. Notre effort ne devrait pas être un effort personnel qui vise une satisfaction ponctuelle.

Notre effort est un effort impersonnel. L’obstacle qui se dresse entre nous et la réalisation de ce que nous recherchons est simplement le besoin d’acquérir quelque chose. La liberté qui existe au fond de nous ne dépend d’aucun quelque chose et en nous abandonnant totalement, nous créons un espace par lequel une certaine forme de lumière peut s’exprimer et nous éclairer. Cette lumière est notre liberté inconditionnée, universelle, au-delà des mots au moyen desquels que les hommes ont pu tenter de la désigner.

Mercredi 23 - pas de feuille

Mercredi 30 novembre 2016

La pratique est l’expression du plus simple. Le plus simple est chaque chose telle qu’elle est. Chaque chose telle qu’elle est existe par ce qu’elle est. Notre difficulté est non de la voir mais de la concevoir, de la déformer et ainsi de fabriquer une représentation décalée, séparée qui nous éloigne de notre propre unité. Chaque chose ne peut être qu’une et non deux. Nous en faisons Quelque Chose d’autre que ce qu’elle est. Ce constat pourrait nous amener à réfléchir sur la façon de s’y prendre pour que nous puissions voir ce qui est sans notre loupe déformante, mais ce serait une réflexion vaine puisque nous ajouterions encore quelque chose à quelque chose. Cette façon de procéder nous fait tourner en rond et maintient en nous la souffrance de l’ignorance.

Comme le dit Suzuki, « Si nous demandons ce qu’est la Nature de Bouddha, alors elle s’évanouit. Si nous pratiquons pleinement et entièrement zazen, elle est présente et nous en avons la juste compréhension ». Bizarrement la seule façon de comprendre cette question est d’oublier notre question et par là nous-mêmes. Si nous nous oublions nous-mêmes, nous avons la pleine compréhension des choses alors que si nous les questionnons, elles deviennent de plus en plus compliquées.

La recherche que nous menons est une impasse si nous ne comprenons pas qu’elle inclut le renoncement. Si notre recherche est la même que celle que nous mènerions pour un objet ordinaire, nous sommes dans une impasse. Notre recherche inclut son propre renoncement. Pratiquer c’est donc renoncer aux fruits que nous attendons habituellement quand nous faisons quelque chose. « Lorsque nous renonçons à tenter de comprendre ou d’attendre la réponse, la vraie compréhension est présente ». C’est le paradoxe de la Voie. Lorsque nous parlons, lorsque nous faisons appel aux mots pour parler de la Voie, c’est seulement pour nous encourager à pratiquer et non pour saisir une compréhension intellectuelle de notre pratique. Une compréhension trop intellectuelle nous conduit à élever des murs dans lesquels nous stagnons et ne pouvons sortir.

Pendant notre pratique, nous ne poursuivons aucun but personnel. Nous ne formons aucun projet. Nous n’entretenons aucune intention. Nous ne colorons aucune des manifestations de notre signature personnelle. Nous sommes les composantes d’une multiplicité interdépendante qui s’exprime par elle-même. Même si nous avons l’impression d’exprimer quelque chose qui correspond à notre personne, c’est en fait le travail de la Grande Activité. S’oublier n’est pas renoncer à soi-même, c’est simplement comprendre que ce qui s’exprime en nous appartient à la Grande Activité. Cela revient à ouvrir le voile qui dissimule la réalité pour la contempler.

Mercredi 7 décembre 2016

Il est souvent question dans les enseignements relatifs à la pratique de s’oublier. S’oublier signifie laisser de côté ses jugements, ses opinions, sa propre subjectivité pour contempler ce qui apparaît tel que c’est, sans la coloration du mental.

Comme tous les mots, ces mots-là peuvent être entendus de plusieurs façons. Ils peuvent être perçus et compris par des personnes différentes qui les interpréteront différemment. Si une personne qui écoute ces mots se trouve en difficulté par rapport à ce qu’elle est ou pense d’elle-même, et aussi par rapport à la place qu’elle estime occuper dans le collectif, il se peut que cela lui donne le sentiment de devoir encore davantage se renier, d’avoir encore davantage à endurer la frustration dont elle souffre déjà. Il n’est pas si facile d’entretenir avec soi-même des sentiments de bienveillance. Chaque personne entretient avec soi-même des sentiments complexes et souvent antagonistes ou ambivalents.

Le travail de la pratique commence là où nous sommes. Il est donc important en entamant une pratique spirituelle comme la nôtre de progresser dans la connaissance de soi. Cela signifie que notre voie ne consiste pas seulement à s’asseoir sur un coussin et de faire en sorte d’apaiser notre esprit. Bien sûr, puisque chaque personne est elle-même et unique, peut-être la Voie est-elle parfaite pour elle et peut-être s’asseoir sur un coussin est-il suffisant. En même temps, il est important d’acquérir davantage de discernement sur soi-même afin que nous progressions dans les relations que nous entretenons avec nous-mêmes. Il est important de progresser dans la lecture que nous faisons de notre propre ego, non pas dans le but de l’ignorer ou de le juguler, mais pour être en paix avec lui, pour l’embrasser, pour l’apprivoiser. Peut-être au départ ressemble-t-il à un animal sauvage tempétueux qui rue et crie pour s’affirmer. Peut-être a-t-il encore besoin de protester ou de chercher ce qu’il n’a pas obtenu au moment où il était censé le recevoir. A cet ego là il est difficile de faire entendre qu’il est nécessaire de s’oublier.

Pour avoir la capacité de s’oublier de façon ouverte et apaisée, il est important d’avoir le sentiment d’occuper sa juste place. Il est important d’avoir le sentiment d’avoir reçu et de pouvoir donner à son tour. Il est important de ressentir de la bienveillance pour soi-même. Seule cette condition pourra permettre de ressentir de la bienveillance pour les autres et donc de la mettre naturellement à leur service.

Les difficultés que nous pouvons observer pendant la pratique, nos réticences, nos résistances sont autant d’indices que nous pouvons ensuite mettre au profit de notre propre équilibre, de notre propre rétablissement psychique.

Mercredi 14 décembre - Pas de feuille

Dimanche 18 décembre 2016 :   journée de pratique

1ère séance

Avant de venir pratiquer, nous menons nos affaires quotidiennes et notre temps est employé à satisfaire nos besoins. Au travers de nos activités, nous sommes sensibles à notre propre cheminement, à la façon dont nous évoluons et aux différentes réponses que nous amènent nos réflexions. Nous nous questionnons sur notre propre développement et nous plaçons notre satisfaction au centre de nos préoccupations. Nous sommes animés par une volonté de changement et d’épanouissement, de juste état d’esprit en adéquation avec un monde tel que nous le souhaitons.

Lorsque nous sommes installés sur notre coussin de méditation, nous demeurons concentrés, attentifs, à la posture. Être attentifs à la posture signifie que nous habitons notre posture. Il ne s’agit pas de penser au fait de nous tenir assis et droit mais d’habiter de tout notre corps cette posture assise. La posture requiert toute notre attention, de même que les perceptions et les sensations corporelles qui s’y rattachent. La posture juste est la posture dans laquelle nous sommes totalement impliqués et où chaque chose est en ordre. Il n’y a rien à changer dans cette posture et il n’y a rien à changer hors de cette posture, chaque chose est juste comme il faut là où il faut. Le juste état d’esprit est l’esprit dans lequel chaque chose est en ordre telle qu’elle est, où aucune conception d’un mieux ou d’un différent ne vient interférer avec ce qui est. Il n’y a pas d’état d’esprit particulier à rechercher autre que celui qui est là maintenant.

2ème séance

Epanouir notre moi et en même temps le comprendre et l’appréhender comme le fruit d’une simple pensée, c’est-à-dire comme une conception, n’est pas contradictoire. Considérer notre moi comme un obstacle ou comme une opposition à la pratique nous mène à lutter contre un ennemi qui n’existe pas.

Il ne faut pas confondre les niveaux relatif et fondamental. Relativement notre moi existe, c’est-à-dire que cette personne qui se trouve là est bien présente dans cette forme et de la façon qu’elle présente. Il n’y a pas de doute là-dessus. D’un point de vue fondamental, c’est plus compliqué. Si le monde des formes est changement, changement perpétuel et incessant, depuis la formation des étoiles, des galaxies, jusqu’au plus petit insecte ou organisme unicellulaire, alors chaque forme que prend le Vivant ne saurait être permanente. Il y a bien vie et mort au niveau des formes, apparition puis disparition. Si la personne disparaît, le moi de cette personne disparaît aussi. Si tel est le cas, nous sommes autorisés à dire que fondamentalement il n’a pas d’existence propre, permanente.

3ème séance

On pourrait distinguer l’Être et le moi en situant le moi au niveau relatif, impermanent, mortel, tandis que l’Être serait relié au permanent, à ce qui ne change pas, au Vivant lui-même, ce que Suzuki appelle la Grande Activité, l’Esprit Vaste ou encore comme disent les Amérindiens, le Grand Esprit.

On pourrait aussi relier le moi à l’être en voyant que le moi ne vise finalement que ce qui concerne l’Être. Le moi est un peu comme un insecte qui bute contre une vitre pour trouver une sortie, sans voir où se situe le passage. En cela, effectivement, il entretient une illusion qui ne le conduira jamais à l’Être.

Peut-être que le chemin juste est celui qui pourrait s’appeler le discernement. C’est en cela que la pratique peut nous éclairer. Elle pose la question du chemin juste, c’est-à-dire comment mener notre recherche avec clarté en voyant là où se situe l’illusion et là où se situe la réalité.

En menant notre pratique avec rigueur et en cherchant parallèlement à épanouir notre moi, notre recherche nous conduira progressivement à satisfaire celui-ci de façon de moins en moins matérielle, formelle, et de plus en plus spirituelle. La satisfaction que nous tirerons d’un acte mené avec notre cœur sera plus grande que la simple réalisation d’un plaisir ordinaire, sans même que nous ayons à faire un effort. Là se trouve la compréhension de ce qui associe le moi et l’Être, là se trouve ce que Prajnanpad appelle « Voir ». On pourrait dire « réaliser » notre nature profonde.

Mercredi 21 décembre 2016

Chaque jour en pratiquant nous apprenons. Chaque jour en portant notre attention vers l’intérieur et en demeurant attentif aux perceptions et aux sensations corporelles, nous relâchons profondément notre mode et notre monde conceptuel. Nous délaissons nos représentations imaginaires pour plonger dans la réalité telle qu’elle est. Nous cessons de développer des projections, des réflexions, des interrogations abstraites, des constructions psychiques pour simplement sentir ce qu’il en est de notre réalité maintenant. Lorsque nous sommes en contact avec cette réalité du maintenant, cette réalité vivante et pleine, elle est la seule réalité qui existe pour nous. Le temps devient un maintenant qui s’étire et se répète à l’infini, sans bornes et sans limites. Tout est en place et en ordre parfait. Il n’y a nul endroit où aller autre que celui où nous nous tenons, il n’y a rien d’autre à vivre que ce que nous vivons maintenant. Il n’y a rien d’autre à rechercher que ce que nous vivons et nulle question à se poser sur ce que nous sommes. Nous sommes exactement tout ce qui se produit maintenant, nous sommes cette conscience, cette Grande Activité qui se manifeste et se vit elle-même à chaque instant.

La pratique assise de la méditation a connu là comme ailleurs des déboires au cours de son histoire. Deux tendances, deux écoles ont fini par se séparer en Chine, appelées école du nord et école du sud. L’une prônait un éveil subit et l’autre une sorte d’entraînement progressif menant à la réalisation.

Il se peut que lorsque nous pratiquons, nous soyons dans une disposition de progressivité, c’est-à-dire que nous envisagions la pratique comme un long chemin avec au bout la découverte d’un mode de « quelque chose » qui transforme de quelque façon notre état actuel en un état serein et délivré des souffrances, un état d’apaisement. Cette façon de voir n’est pas totalement fausse mais elle comporte le risque de nous placer dans une attente qui fausse finalement totalement notre pratique et finisse par nous en écarter. Lorsque nous abordons la pratique, nous pouvons considérer que maintenant est toujours là, disponible et non pas dans un horizon lointain, demain ou après. Cette disposition est très puissante si elle nourrit notre pratique. En nous plongeant dans une grande attention et en délaissant toutes nos constructions mentales, nous entrons directement dans le maintenant. C’est un effort particulier qui demande une forme d’abandon de soi et de nos représentations, de nos repères habituels. C’est un peu comme se jeter dans l’abîme en ignorant s’il y a un filet.

Pratique progressive ou pratique immédiate sont en fait la même chose. En pratiquant l’immédiateté encore et encore, elle devient notre maison.

Mercredi 28 décembre 2016 : pas de feuille

Mercredi 4 janvier 2017

Notre pratique exprime les choses telles qu’elles sont. D’habitude les choses existent en passant par le filtre de la pensée. En pensant une chose il n’est pas possible de la voir réellement, même si nos yeux sont grands ouverts. Dès que nous percevons, nous pensons. Nous avons une certaine idée de ce que nous sommes, la chose que nous sommes, de ce que nous percevons, mais pendant la pratique nous n’avons pas d’idée particulière sur ce que nous sommes ni de ce qu’est la pratique. Si tel est le cas, alors nous sommes nous-mêmes. Nous sommes tels que nous sommes et les choses autour de nous sont telles qu’elles sont. Tout est dans un ordre parfait.

Suzuki exprime le fait qu’une plante existe telle qu’elle est. Elle n’entretient aucune idée particulière de sa forme ou de sa couleur, de sa taille, etc. Elle exprime simplement sa nature de plante. Pour une plante ou une pierre être ce qu’elle est ne pose pas de problème.

Lorsque nous sommes assis et que rien ne pose de problème particulier, c’est-à-dire que nous ne savons rien de qui pratique et pourquoi, alors nous exprimons notre véritable nature, tout comme la plante l’exprime. Si nous sommes assis et chargés de l’attente de rencontrer un état qui transforme notre regard, alors notre attente est en trop. Nous continuons d’entretenir le processus habituel qui part de notre conception dualiste. Notre effort part de notre conception dualiste et suit le chemin habituel de la pensée, de la relation des causes et des effets, de la logique intellectuelle, etc.

Si nous pouvons simplement être assis et faire l’expérience du rien dans notre pratique, il n’y a pas besoin d’explication dit Suzuki. Nous éprouvons la joie naturelle des choses telles qu’elles sont, nous éprouvons la joie naturelle de ce que nous sommes. D’instant en instant nous avons la vraie joie de la vie. Un sutra dit : « De la vacuité surgit le merveilleux être ». De la vacuité, du rien surgit d’instant en instant le véritable être. Nous avons de la difficulté dans notre pratique parce que nous demeurons sur ce que nous appelons le concret, ce qui nous paraît tangible et que nous ne comprenons pas comme un concept, ou une façon de penser, de posséder, mais comme le seul regard possible sur le monde. Avoir notre esprit qui sait, qui entend et comprend est pour nous la seule attitude possible, alors que notre nature est de n’avoir aucune idée personnelle, non pas de comprendre ceci mais de l’être.

Pratiquer, c’est abandonner totalement tout ce que nous pensons savoir pour nous ou pour les autres.

Mercredi 11 janvier 2017

Chaque jour nous remplissons notre tâche. Chaque jour nous effectuons notre travail quotidien, nous vaquons à notre activité quotidienne. Si nous observons la circulation le matin par exemple, nous sommes au milieu d’une grande fourmilière pleine de mouvement en train de déployer une intense énergie à se rendre à son travail.

Mais en quoi au fond consiste pour nous cette tâche, cette activité que nous répétons inlassablement ? Peut-être y-a-t-il différents niveaux pour différentes personnes. Pour certains, elle peut servir à subvenir à ses besoins, à nourrir soi et sa famille, et cela est effectivement nécessaire. Pour d’autres elle peut servir outre les besoins à satisfaire certains désirs plus ou moins coûteux. Pour d’autres encore, cela peut être une façon de rechercher un épanouissement, à œuvrer pour les autres, etc.

Bien que toutes ces catégories existent au niveau relatif, il reste que nous pouvons questionner notre activité de façon plus fondamentale. En quoi consiste-t-elle au-delà de la satisfaction qu’elle peut nous procurer ? Ou en tous cas si elle nous procure de la satisfaction, on pourrait demander à quoi tient cette satisfaction ?

Suzuki parle de plusieurs formes de créativité. La première est celle qui consiste à se sentir simplement présent, dans la conscience de soi. La seconde est la créativité au sens de l’action ; lorsque nous agissons sur le mode et donc sur les formes. La troisième est la créativité au sens plus culturel, artistique.

Dans ces trois formes de création, la première est la plus essentielle, la plus importante. Il y est question de connaître cette conscience qui se pense et quelle est sa véritable nature. « Si nous oublions la première, dit Suzuki, alors les deux autres seront pareilles à des enfants qui ont perdu leurs parents, leur création n’aura aucun sens ». Il est vrai que généralement et nous en voyons l’expression dans l’intérêt que suscite cette pratique autour de nous, la plupart oublie zazen, la plupart oublie la pratique, la recherche, le questionnement, l’essence. La plupart demeurent au niveau relatif en travaillant très dur à la deuxième et la troisième forme de création, en en oubliant la source fondamentale. Cette tâche, cette activité, qui restent incompris au sens fondamental ne sont finalement d’aucun bénéfice pour personne. Nous en voyons un exemple au travers des problèmes causés aujourd’hui par la dépense insensée des ressources.

« Si nous sommes conscients, poursuit Suzuki, que ce que nous faisons ou ce que nous créons est réellement le don de la Grande Activité, alors cela ne créera pas de problème ni pour nous ni pour les autres ». Pratiquer c’est donc nourrir et développer notre forme première de créativité en vue de donner du sens à nos actions.

Mercredi 18 janvier 2017

Lorsque nous sommes installés dans notre posture, nous sommes ouverts à tout ce qui se présente, tout ce qui se manifeste à notre attention. Nous avons plus ou moins l’habitude dans notre fonctionnement ordinaire, d’opérer des choix, de pratiquer une sélection sur les différentes manifestations qui se présentent à nous. Il s’agit pour nous d’effectuer à chaque instant une sorte de traitement de l’information, d’interprétation de la réalité, afin de garder en permanence un contrôle sur notre environnement. Toutes ces opérations se font en grande partie de façon automatique et donc de façon plus ou moins consciente.

Ce système très complexe possède à la fois ses avantages et ses inconvénients. Parmi ses inconvénients, il tend à nous maintenir éloignés de notre esprit vaste. Il tend à nous maintenir dans ce que Suzuki appelle notre esprit petit. Cet esprit petit ressemble une personne prisonnière à l’intérieur de ses propres limites, à l’intérieur de ses propres craintes. Il a du mal à lâcher prise et à s’engager dans des contrées inconnues. Il s’agrippe à des convictions qui forment des barrières, le maintenant figé et fermé sur lui-même. C’est cet esprit petit qui est à l’origine de nos difficultés à pratiquer.

Pratiquer c’est pour Suzuki « rencontrer la qualité illimitée de notre esprit originel, de notre esprit vaste ». Pour lui, cet esprit est « un esprit ouvert, un esprit vide » dans le sens prêt à accueillir tout ce qui advient. « Il est ouvert à tout et toujours prêt à quoi que ce soit » dit-il.

Notre posture devrait être comme le marqueur de cette ouverture, de cet accueil inconditionnel à ce qui se présente, à ce qui est. Lorsque nous prenons place sur notre coussin, lorsque nous nous installons, dès le positionnement du corps, tout notre corps-esprit se rassemble pour s’offrir à cela qui est à advenir. Notre corps esprit s’offre car il s’agit bien de se donner aux manifestations quelles qu’elles soient, au-delà des bonnes et des moins bonnes. Notre regard de bienveillance s’étend à tout ce qui apparaît. Faire l’expérience de la vacuité consiste en cela, faire l’expérience du rien dont parle Suzuki, c’est bien cela. La posture n’est pas simplement le positionnement mais par posture on entend le sens large qui inclut l’état d’esprit. « Quand vous avez cette posture, dit Suzuki, vous avez le juste état d’esprit, aussi n’est-il pas nécessaire de rechercher quelque chose de spécial, vous l’avez ». Essayer d’atteindre quelque chose est une compréhension erronée de notre pratique.

Lorsque tout est en ordre de cette façon, à l’intérieur de nous-mêmes, il n’y a pas à se préoccuper de l’extérieur, le monde est parfait tel qu’il est.

Mercredi 25 janvier 2017

Dans notre vie quotidienne, si nous y prêtons attention, nous verrons que notre principale préoccupation revient à savoir qui nous sommes. Généralement, on serait plutôt tenté d’attribuer ce questionnement à des chercheurs, à des personnes dotées d’une certaine capacité de penser, de réfléchir. Il existe même des individus sceptiques pour qui cette question apparaît parfois comme totalement saugrenue et futile. Mais à y regarder avec toute notre attention, nous verrons bientôt que cette attitude relève le plus souvent du contournement et de l’évitement

Ce n’est pas une question confortable. A tel point que nous nous y livrons d’ailleurs d’instant en instant sans en avoir une conscience pleine et éclairée. Notre activité peut emplir toute notre journée sans que nous ayons réellement pris conscience de ce qui peut être le moteur de cette activité, sans que nous ayons réellement été tentés de jeter un regard sur ce qui se trouve sous les apparences, sous l’activité même. Le plus souvent nous agissons, mus par des causes que nous ignorons parce que nous ne souhaitons pas les connaître. Nous avons du mal à nous voir comme « agis » plutôt que comme agissant. C’est un mode de fonctionnement ordinaire que l’on retrouve sous le vocable d’ « ignorance » dans la plupart des approches bouddhistes. On pourrait aussi le désigner comme autocentré ou égocentré. Il élude le plus souvent ce qui sous-tend les apparences, ce qui sous-tend la forme, ce qui sous-tend l’action, le mouvement. Il refuse de regarder le combustible de la flamme, il regarde le doigt qui pointe la lune au lieu de regarder la lune.

Nous venons à la pratique pour cette même raison de savoir qui nous sommes, même si cette personne qui se présente pense rechercher de la détente, du mieux-être, moins de stress, etc. Elle pense par sa personne mais en fait ce n’est pas ce qui pense qui l’amène, c’est le moteur qui est en dessous et qui cherche. C’est une forme d’évolution, de cheminement par rapport à l’ignorance et la voie de la pratique s’ouvre pour réaliser maintenant la nature même du chercheur, la nature même du combustible. Nous sommes ce combustible que Suzuki compare à une bûche qui se consume totalement dans la pratique. Nous faisons ce travail, cet effort, de nous laisser consumer en tant que personnes et cela jusqu’à ce qu’il ne reste rien, pour que puisse apparaître ce qu’il y a en-dessous de la personne, ou au-dessus, comme on veut.

« Lorsque votre activité relève de quelque illusion qui vous mène à errer vers quelque chose de séparé de vous-mêmes, alors ce qui vous entoure n’est plus réel et votre esprit n’est plus réel ». « Lorsque vous êtes immergé dans l’illusion, l’illusion est sans fin ». On pourrait dire que l’ignorance est sans fin. Nous continuons de chercher mais comme des aveugles, nous cherchons qui nous sommes en nous perdant loin de nous-mêmes. Nous sommes comme l’exprime Suzuki pour la plupart pris dans nos problèmes et essayant au quotidien de résoudre ces problèmes.

Notre pratique consiste à voir, voir sous ces problèmes. Voir consiste à porter notre attention dans la bonne direction pour découvrir leur véritable nature en découvrant qui les construit.

Mercredi 1 février 2017

Lorsque nous méditons, les phénomènes demeurent sans cause.

Pendant la pratique assise, il est important d’observer les tendances de notre fonctionnement ordinaire. La saisie à laquelle nous nous livrons en permanence consiste à situer une cause aux phénomènes perçus par nos sens. Si nos yeux perçoivent par exemple l’environnement du dojo, saisir consiste à identifier le concept dojo, espace de pratique, mur, sol, etc. Nous re-connaissons, nous voyons quelque chose que nous connaissons. Si notre corps nous laisse percevoir une sensation, nous la relions par exemple au concept « genou » ou « cheville ». De plus nous lui attribuons une qualité. De là peut-être notre pensée nous guidera-t-elle vers une réaction. Il en est de même pour tous nos sens, l’audition, avec l’identification des sons, les causes qui les produisent, le toucher, l’olfaction, etc. Avoir de la difficulté à reconnaître, à identifier, peut constituer une difficulté et solliciter fortement nos pensées. Nous devons être attentifs à ce et à ces fonctionnements.

Pendant la pratique, il est courant de dire « laissez passer les pensées ». Les pensées naissent à partir de ce qui émerge çà la surface de notre esprit. Que ce soit des perceptions sensorielles, des sensations ou n’importe quelle incursion sur la scène de notre conscience, image, souvenir, émotion, etc. Si notre attention est forte, nous serons à même de voir le mécanisme de saisie se produire. Avec l’entraînement de la pratique, nous sommes capables de devenir simplement observateurs de ces phénomènes.

Si nous sommes dans une attention soutenue, le relâchement de notre système conditionné, de notre mental conditionné, coupe l’automatisme de saisie. Les phénomènes ne sont plus identifiés, ils existent par eux-mêmes sans que la conscience effectue le processus d’identification, de re-connaissance. Les phénomènes existent sans cause. Si les phénomènes existent sans cause, la conscience dans laquelle ils se produisent est elle-même sans cause puisqu’elle n’a pas besoin de se reconnaître au travers des objets. De ce fait, les phénomènes apparaissent tels qu’ils sont de même que l’observateur.

Pratique et conscience éveillée sont à comprendre comme une seule et même chose. Il n’y a pas de réalisation, d’éveil, en dehors de la pratique, c’est-à-dire que nous ne pratiquons pas pour…atteindre quelque chose qui serait l’éveil. Roland Rech citant Eno dit : « Si l’on se tient dans la juste attitude, du corps et de l’esprit, alors l’éveil est là, de la même façon que lorsque l’on allume une lampe, la lumière jaillit instantanément ».

Mercredi 8 février 2017

Au 12ème siècle un moine japonais nommé Dogen partit à la recherche de l’ancienne pratique du Chan, en Chine. A son retour il fonda un monastère encore célèbre aujourd’hui, Eihi Eihi ji où le Chan devint le Zen et s’étendit dans tout le Japon. Parmi les différentes écoles du bouddhisme, le Chan venu d’Inde, puis le Zen,  sont restées celles qui placent la méditation au centre des enseignements. Pour Maître Dogen, pratiquée avec un esprit juste, la méditation est elle-même libération des causes de la souffrance et réalisation de l’éveil.

Maître Dogen a écrit plusieurs textes relatifs à la pratique qu’il préconisait. Le premier est un recueil sur les grandes lignes de l’approche de la méditation, le Fukanzazengi, qui signifie littéralement traité de la pratique du zen.

En préambule, il est utile de revenir sur la pratique de la méditation. D’emblée, lorsque l’on aborde la pratique de la méditation, beaucoup de personnes semblent intéressées, cette pratique est associée au bien-être, à la détente, à un état de relaxation, à une diminution du stress, etc. Quelques-unes peuvent même en venir à en faire l’expérience. Parmi  celles-là, cependant, certaines finiront peut-être par trouver difficile le fait de rester assis à ne rien faire. Abordée du point de vue de notre ego, en effet cette pratique peut paraître ennuyeuse et une perte de temps alors que l’on pourrait faire tant de chose pour améliorer notre vie. II est vrai que nous sommes souvent très occupés et investis dans l’action, préoccupés par nos affaires et nos pensées.

Essentiellement, la pratique de la méditation consiste en une sorte de retournement, un retournement radical, un mouvement intérieur qui consiste à détourner notre attention des objets habituellement investis pour la porter vers… Vers quoi ? C’est toute la question de la pratique. Au départ il est question de soutenir l’attention avec des objets liés à la perception comme la respiration, la posture, etc. Essentiellement, nous portons notre attention vers un « objet sans objet », nous laissons libre l’espace laissé vacant par nos objets habituels. Nous mettons toute notre attention et toute notre énergie à n’être que simplement assis sans poursuivre quoi que ce soit, sans rejeter quoi que ce soit. Nous nous laissons dépouiller par la pratique, dépouillé de nos attachements, de nos fonctionnements habituels. Cette pratique n’a donc fondamentalement rien à voir avec un mieux-être du point de vue de l’ego, même si des bénéfices apaisent notre vie. A ceux qui de tous temps recherchent le bonheur, la paix de l’esprit, la Vérité, la Paix, etc, Dogen répond : « le lieu de l’éveil ou de la révélation, quel que soit son nom, est simplement ici et maintenant ». La réaliser consiste à cesser de courir à sa recherche, il n’y a nulle part où aller ».

 

Mercredi 22 février 2017

Le texte de Dogen, le « traité de la pratique du zen », écrit à son retour de Chine en 1228, commence par ces mots « La Voie est fondamentalement parfaite ». Il poursuit en disant « elle pénètre tout, comment pourrait-elle dépendre de la pratique et de la réalisation ».

La Voie avec un V majuscule peut être entendue comme la Réalité. La réalité telle que nous la vivons à chaque instant, et malgré le fait que nous la vivions pas comme quelque chose de parfait, l’est pourtant de façon fondamentale. Le mot « fondamentalement » est important car il s’oppose au point de vue « relatif ». Ce que nous vivons de notre réalité ordinaire, nous le vivons d’un point de vue relatif, c’est-à-dire que la réalité nous apparaît relativement à ce que nous en pensons au moment où elle survient. La vivre et la percevoir d’un point de vue fondamental est autre chose. Dans cette pratique, la Voie peut être comprise comme le chemin mais en fait elle est aussi le but ultime. Lorsque vous pensez être sur le chemin d’un point de vue relatif, en fait vous sautez déjà dans la réalité ultime. La pratique pour effet de nous faire pénétrer au cœur de la réalité la plus ultime. C’est l’équivalent lorsque Suzuki parle de l’Esprit vaste ou lorsque l’on entend parler de la nature véritable de l’esprit.

Bien sûr que lorsque nous pratiquons nous avons parfois le sentiment de peiner et de ne pas avoir accès à cette sorte de réalité. Nous avons affaire à nos résistances, qui sont très puissantes et qui nous maintiennent dans un point de vue dualiste et subjectif. Il est donc très important de ne pas perdre de vue le fait que la pratique n’est pas là pour nous proposer un nouveau point de vue de notre rapport au monde, point de vue que nous pourrions saisir avec notre esprit ordinaire. Quand on parle de réalisation, c’est un peu comme une intégration. Il arrive que dans notre vie, nous ayons compris quelque chose, de façon intellectuelle, c’est-à-dire que nous en ayons une connaissance et que nous fassions un jour l’expérience de la réaliser, ce qui est différent comme compréhension.

Etrangement, tout notre effort devrait être mis au service de l’abandon, au service du lâcher-prise, du renoncement dans le sens de renoncer à comprendre de façon formelle, intellectuelle. Notre ardent souhait de comprendre nourrit nos résistances, notre attente nourrit nos résistances. Pour entrer dans La Réalité, nous devons commencer par y renoncer car y entrer signifie toujours pour nous réaliser quelque chose de notre désir relatif. Nous nous fermons l’accès par notre envie de connaître alors qu’il nous faut nous abandonner à nous-mêmes. Alors nous pouvons essayer de demeurer immobiles simplement en étant totalement immergés dans notre incompréhension, dans notre ignorance, dans notre interrogation silencieuse.

Mercredi 1 mars

Dans le fil de ce que nous évoquions la dernière fois au sujet du texte de Dogen, le Fukanzazengi, la seconde phrase fait allusion à l’effort et s’articule avec la première. Nous avions vu que la Voie, la réalité est parfaite et qu’elle ne dépendait donc pas de la réalisation. Cela signifie comme le souligne Roland Rech, que ce n’est pas la pratique qui fait exister la Voie, elle précède toute pratique, elle est fondamentalement là. Elle ne correspond pas non plus à des expériences que nous aurions pu vivre et qu’il s’agirait de retrouver.

Dogen poursuit donc en faisant allusion à l’effort. « Le véhicule du Dharma est libre et dégagé de toute entrave, en quoi l’effort concentré de l’homme est-il nécessaire ? ».

Puisque la réalité est déjà parfaite, quel effort aurait du sens ? C’est la Voie Directe. C’est une forme de logique à la fois irréfutable et en même temps prononcée de façon provocante. Cette question s’adresse à nous, à l’homme. Ce serait comme de lui demander pourquoi il cherche à se libérer puisque la liberté est déjà là et qu’il y est simplement aveugle. Il ne s’agit donc pas de faire des efforts pour atteindre quelque chose d’un Terre Promise mais de réaliser intimement que nous habitons notre propre prison. La question devient comment se libérer de notre prison ? Nous avons donc là en préliminaire une précision importante sur la nature de l’effort que nous développons pendant la pratique. Cela devient une question retournée vers nous-mêmes et qui semble demander : qu’est-ce qui  entrave mon accès à la réalité ? Quelle résistance est à l’œuvre qui me prive de cette liberté ?

Pour que l’esprit devienne sans obstacles, il nous faut dans un premier temps faire l’expérience de notre fonctionnement mental, voir la nature de la prison dans laquelle nous sommes enchaînés. S’il est naturel au départ d’aborder la pratique à partir de notre esprit ordinaire, cet esprit qui pense comprendre de façon intellectuelle, par la saisie mentale, nous devrons peu à peu désapprendre. Pour aller au-delà de nos idées, de nos constructions mentales, admettre même qu’elles nous entravent, il nous faut pratiquer. Pratiquer consiste justement à vivre ces constructions comme vide de tout socle, de tout fondement. C’est ce nouvel appui, paradoxalement exempt de tout appui au sens conceptuel, qui constitue l’accès à la réalité.

Lorsque Dogen questionne l’effort et sa nécessité dans la pratique, il questionne l’effort sans effort dont parle Suzuki. Effectuer un réel effort jusqu’à oublier la notion d’effort même. L’effort au sens personnel serait en l’occurrence comme un moyen habile pour entrer dans le lâcher-prise.

 

 

Mercredi 8 mars 2017

Nous continuons avec le préambule du texte de Dogen, son « manuel de la pratique zen ». Après avoir évoqué la nature ultime de la Réalité, qui selon lui se manifeste ici et maintenant, à chaque instant et en tous lieux, Dogen questionne ensuite sur le sens d’un effort qui consisterait pour l’homme à atteindre cette réalité ultime, ce réel. Si la réalité advient à chaque instant, pourquoi ne la percevons-nous pas ? Manifestement, si nous sommes en quête de quelque chose,  si nous éprouvons une forme de souffrance, si nous ne parvenons pas à être libres, nous sommes éloignés et ignorants de cette réalité, nous ne pouvons la voir alors qu’elle s’étale sous nos yeux.

Dogen reprend ensuite sous une forme un peu différente ses deux remarques préliminaires. Il commence par : « Le Grand Corps est bien au-delà des poussières du monde, qui pourrait croire qu’il existe un moyen pour l’épousseter « ?

Par « le Grand Corps », il faut entendre l’Esprit Vaste de Suzuki. Toutes ces appellations nous renvoient d’une façon ou d’une autre à ce que tous les hommes de toutes les époques ont nommé lorsqu’ils faisaient allusion à l’origine du monde, que ce soit Allah, Dieu, Yavhé, le Grand Esprit, la Conscience Vaste, la Conscience Universelle, etc. Bien sûr, selon les traditions spirituelles, ces termes sont connotés de différentes façons. Il n’y a pas à proprement parler de Dieu pour les bouddhistes.

Dogen sous-entend que cette Nature originelle, cette singularité à l’origine des formes que nous incarnons, se situe sur un tout autre plan que celui des tribulations du monde, un tout autre plan que celui de nos esprits ordinaires, de notre ego et de ses soucis. Selon notre fonctionnement ordinaire, nous partons d’un point pour aller vers un autre, nous engageons un effort vers un résultat tangible, concret, palpable. Nous époussetons par exemple toutes nos mauvaises habitudes pour acquérir un esprit pur et sain. Nous méditons pour accéder à un état de liberté totale. Il s’agit donc ici pour Dogen de remettre en question ce fonctionnement de notre esprit conditionné. Même si nous partons de là où nous sommes, le chemin n’est pas pour autant tracé. Le rachat de nos fautes ne nous aidera pas. Pas de calcul dans la Voie.

Dans la pratique, nous ne recherchons pas un état d’esprit particulier, bon ou mauvais, nous ne rejetons pas nos mauvaises actions dans l’espoir d’une récompense. Pour autant nous ne cultivons pas la vertu non plus. Nous sommes au-delà de cet esprit dualiste. Rien n’est à combattre ni rien n’est à espérer mentalement. Pour cela, nous laissons passer les concepts, nous abandonnons la saisie mentale, de cette façon hors de toute notion, nous pénétrons au cœur de l’Esprit Vaste.

Mercredi 15  mars 2017

Nous avons vu dans le texte de Dogen que celui-ci présente la Voie, la Réalité, l’enseignement, comme étant déjà là. Si notre regard se porte autour de nous, la réalité est partout. Elle imprègne chaque chose. Elle est omniprésente.

La présentation de Dogen produit un peu l’effet d’un renversement car nous aurions plutôt tendance à penser que nous avons la capacité d’agir sur notre environnement et de le transformer. C’est d’ailleurs à cela que nous nous employons depuis toujours au travers du progrès. D’un point de vue collectif, notre visée est d’adapter notre environnement à notre vision du monde. Nous transformons le monde afin qu’il corresponde à l’espace dans lequel nous souhaitons vivre. Nous y appliquons de valeurs, nous le modelons en fonction de nos intérêts et de nos valeurs. D’un point de vue personnel, il est vrai également que lorsque les conditions sont réunies, c’est-à-dire en adéquation avec nos souhaits, désirs, etc., nous éprouvons un sentiment d’apaisement et de détente.

Dogen va plus loin et pose la question de la pratique. Pratiquer pour quoi ? A quoi bon pratiquer dit-il si la Voie est déjà sous nos pieds ? A quoi bon aller ici ou là ?

Alors la question se pose à nous. Sommes-nous dans la capacité lorsque nous portons le regard autour de nous et en nous de sentir la présence de cette Voie, de cette Réalité ? Avons-nous modelé un monde et maîtrisé les conditions d’existence de ce monde au point que nous ayons trouvé une adéquation parfaite entre lui et nous ?

Manifestement nous cherchons encore. N’y aurait-il aucun moyen efficace de contrôler notre environnement ? Et même si nous y parvenions, serait-il en tout point tel que nous le souhaitons ? Ou poursuivons-nous une chimère qui rend notre réalité, notre existence seulement un peu plus confortable mais qui demeure incapable de nous mettre en unité avec notre existence toute entière, avec notre finitude ? Cette dimension ne peut surgir de notre contrôle, de notre maîtrise, de notre volonté. Elle lui préexiste et demeure voilée, dissimulée par notre confusion, notre aveuglement.

D’ailleurs Dogen pose soudain un « mais ». Comme si l’accès à la Réalité, comme si l’accès à la Voie dont il vient de parler était soumis à condition. « Cependant dit-il, s’il y a un fossé, si étroit soit-il, la Voie reste aussi éloignée que le ciel de la terre ».

Le fossé, ce qui sépare, est l’empreinte de la dualité. Dogen souligne par-là la présence de la dualité et de notre rapport duel au monde. Ceci n’équivaut pas à cela, ceci n’est pas comme cela, etc. Le fossé, l’obstacle, c’est bien nous-mêmes. Nous voilà avertis, la pratique de la méditation est une pratique de remise en question, dans ses fondements les plus profonds, de tout notre être.

Mercredi 22 mars 2017

Nous allons poursuivre avec le texte de Dogen que nous avons commencé à étudier, cela va nous donner l’occasion de nous intéresser aux règles.

Pourquoi les règles ? Parce qu’elles font partie intégrante de la pratique et qu’il apparaît essentiel de conserver présent à l’esprit un juste regard sur cette notion complexe.

Nous avons vu la semaine dernière que Dogen faisait allusion à un fossé, un écart. S’il y a disait-il le moindre fossé, la Voie reste aussi éloignée que le ciel de la terre. Quelle est la nature de ce fossé ? Quel est ce fossé entre une réalité qui serait toujours égale à elle-même, parfaite, et la réalité telle que nous la percevons, la concevons ?

La phrase suivante nous éclaire : « Si l’on manifeste la moindre préférence ou la moindre antipathie, l’esprit se perd dans la confusion ». Ce « on » est essentiel. Il s’agit évidemment de notre esprit dualiste, il s’agit de cet esprit qui nous occupe au quotidien. Il s’agit de notre désir qui cherche à transformer ce qui est en autre chose, quelque chose en adéquation avec nos souhaits.

Quel est maintenant le lien entre la réalité et les règles ? Et que devons-nous entendre par règles ? La règle désigne ici en général une conduite au caractère obligatoire. Il s’agit donc de se conduire sinon de façon obligatoire, en tous cas de façon différente de ce pourrait nous inciter à faire notre impulsion première. Il s’agit d’une correction que nous apportons à notre attitude ou comportement. Il s’agit de corriger notre première intention.

Si nous appliquons ce qui vient d’être dit à la pratique, celle-ci ne contient au fond que des règles. Elle propose de façon générale un comportement différent de celui ordinaire. Elle propose une posture immobile, une concentration sans pensées, une façon de nous déplacer dans l’espace de pratique. Tout cet ensemble forme la pratique. La pratique n’est pas le fait de s’asseoir sur un coussin rond. La pratique est une règle. Vous entre dans la pratique dès que vous être attentif à l’esprit qui vous gouverne habituellement. Cela peut tout aussi bien être chez soi.

Si on considère que la pratique commence lorsque vous arrivez au dojo, alors dès que vous entrez, vous y êtes. Dès que vous préparez l’autel et faîtes le bois, vous y êtes. Dès que vous circulez dans la pièce, vous suivez la règle qui consiste à ne pas traverser en diagonale, c’est-à-dire que vous ne suivez pas l’impulsion première que commande votre esprit, votre ego. Suivre les règles n’est rien d’autre que ne pas suivre notre ego. Il n’y a pas à demander pourquoi faire comme ceci plutôt que comme cela. C’est simplement oublier notre ego.  

Mercredi 29 mars 2017

« Abandonner une pratique fondée sur la compréhension intellectuelle, courant après les mots et nous en tenant à la lettre ». Cette phrase de Dogen tirée du Fukanzazengi fait suite à ce que nous avons déjà étudié.

Nous retrouvons le cœur du paradoxe apparent que suscite notre pratique. Nous ne connaissons de nous-mêmes que notre fonctionnement quotidien, ordinaire. Nous connaissons la façon dont nous prenons contact avec les choses qui nous entourent et nous abordons naturellement les enseignements avec ce même esprit qui apprend à intégrer une connaissance pour la faire fructifier. Nous lisons les mots avec nos représentations personnelles et nous faisons de la pratique une certaine idée. Comment aborder une approche qui se détourne du seul rapport que nous ayons au monde ? Est-il possible de dépasser l’emprise des représentations, des préférences, des aversions ? Est-il possible de dépasser cette conscience limitée qui nous protège mais en même temps nous asservit, nous tient dans une ignorance et une souffrance bien réelles ? Abandonner une compréhension intellectuelle, n’est-ce pas mettre en danger la personne que je suis ? La remettre en question ?

« Apprendre le demi-tour qui dirige notre lumière vers l’intérieur pour illuminer notre vraie nature » propose Dogen.

La pratique commence donc non pas par des réflexions intellectuelles sur la pratique mais par un demi-tour. De quoi s’agit-il ? Lorsque nous sommes dans nos pensées, même si celles-ci se manifestent en nous-mêmes, nous sortons en quelque sorte de notre esprit. Nos pensées nous transportent en dehors de nous-mêmes en ce sens qu’elles nous font quitter la réalité de l’instant, la réalité de l’ici et maintenant, pour nous faire voyager dans nos concepts. Elles visent à ce que nous construisions des objets mentaux en accord avec ce que nous pensons être. En nous enfermant dans nos représentations, elles nous éloignent toujours davantage de la réalité de l’instant.

Le demi-tour que propose Dogen est un retour de l’attention vers cet instant. Nous quittons notre monde virtuel fait de concepts pour revenir à la conscience de l’instant. Nous quittons notre réalité subjective pour nous laisser imprégner par la réalité de ce qui est. Il n’est donc plus question de nous en tenir à nos préférences. Ce qui est concerne Tout ce qui Est. Bien sûr nous allons tenter de lui donner une valeur ou une qualité subjective comme douleur ou joie, inévitablement nous allons tenter de le transformer. Mais ce qui n’est rien de tout cela car ce qui est Est simplement, sans autre chose à ajouter ou à remplacer.

Mercredi 5 avril 2017

Pendant la pratique, nous ne suivons pas nos pensées, nous ne donnons pas cours à tout ce qui est de l’ordre de l’apparition d’une interprétation, d’une intention, d’une sensation. Pour cela nous demeurons dans l’attention de la posture, de la respiration, dans l’attention à la respiration. Toute notre attention et toute notre énergie sont concentrées dans ces éléments de perception. Il y a simplement conscience de…

Notre conscience embrasse, inclut, tous les phénomènes induits par nos sens. De cette façon, en étant dans la simple observation des manifestations qui s’écoulent, nous ne nous figeons sur rien. Nous ne stagnons sur rien. Nous ne nous limitons à rien.

Nous réalisons ainsi la non-existence au sens fondamental de ces phénomènes qui sont à la fois réels relativement à notre observation mais qui se dissolvent également si personne ne stagne sur eux. Ils existent relativement mais disparaissent aussitôt. Ils sont fondamentalement vacuité.

Si les phénomènes sont fondamentalement inexistants, s’ils se dissolvent lorsque l’esprit ne les saisit pas, qu’advient-il de l’esprit qui observe ?

Dogen exprime cela dans la suite de son texte, le Fukanzazengi : « Le corps et l’esprit d’eux-mêmes s’effaceront et votre visage originel apparaîtra ».

Quel est ce visage originel auquel Dogen fait allusion ? Le visage originel dont parle Dogen est encore l’esprit mais ce n’est plus l’esprit limité qui traduit, transforme, modèle la réalité, c’est l’Esprit Vaste dont parle Suzuki. C’est précisément l’esprit avant qu’il s’attache, se fige, s’englue dans la traduction subjective des manifestations, des phénomènes.

L’esprit vaste est ce qui peut apparaître chaque fois que l’attachement est relâché, chaque fois que nous abandonnons les objets qui viennent peupler notre esprit.

Lorsque nous devenons capables d’instant en instant de ne plus investir les objets de notre environnement mental, c’est comme un bruit de fond qui cesse, c’est comme une brume qui se lève pour laisser apparaître, comme les nuages se dissipant laissent apparaître la lumière du soleil, ce qui a toujours été là de tous temps, l’expression de notre nature la plus profonde.

C’est pour cela, pour réaliser cela, que la pratique nous invite à nous tenir dans le cercle des perceptions, posture, respiration, tous les phénomènes corporels tels qu’ils sont. Abandonner notre univers mental.

Dimanche 9 avril 2017

Journée de pratique

1ere séance 

A un étudiant qui montrait un grand enthousiasme pour la pratique, sentant en lui, après plusieurs jours de sesshin, toute l’énergie que cela stimulait, tous les possibles auxquels cela donnait accès, Suzuki répondit : « ne vous en servez-pas ! ».

Bien sûr, nous avons besoin de nourrir des ambitions, des espoirs, des perspectives pour notre vie. Il est difficile pour notre esprit limité de ne pas se penser. Ces ambitions, ces espoirs, ces perspectives sont peut-être comme la réponse à un doute sur la réalité de ce que nous appelons notre personne, notre expérience subjective, sur ce que nous appelons notre vie. C’est après tout la principale question que se pose l’espèce humaine depuis toujours : « qui sommes-nous » ? Au-delà de ce que nous pensons être, qu’en est-il du sens de notre vie ?

La pratique n’explore pas la métaphysique. Les mots restent vains pour de telles questions. Notre pensée se borne à des limites très étroites. La réalité est bien là devant nous mais est-elle ce que nous en voyons ? Correspond-elle au cadre dans lequel nous la maintenons ?

Pendant la pratique nous ne faisons rien de spécial. Nous ne sommes pas en train de stimuler notre énergie bien que nous en ayons besoin. Nous ne sommes pas en train de nous ouvrir à des horizons méconnus bien que cela soit le cas. Tous ce que nous pourrions développer comme interprétations sur la pratique, sur ses bénéfices,  sur ses difficultés, serait à la fois exact et en même temps faux.

« Ne vous en servez pas » signifie ne vous enfermez pas dans une interprétation, ne renfermez pas ce que vous ressentez dans le cadre de la pensée. La liberté que vous recherchez, ne la replacez pas dans une nouvelle prison qui est la pensée, dans le connu. Laissez s’exprimer en vous ce que vous ressentez et n’en faites rien.

Pendant l’assise, nous demeurons dans la pleine conscience de tout ce que nous éprouvons et dans ce même temps, dans ce même instant, nous abandonnons tout ce que nous serions tentés d’en faire. Plutôt que de saisir ce qui apparaît et en faire quelque chose, nous le lâchons. 

2 eme séance

A un disciple qui lui expliquait que finalement la voie du zen soto, qui donnait une prépondérance à l’assise, n’était peut-être pas faite pour lui, car il sentait que son chemin était plutôt la voie des arts, Suzuki répondit : « L’assise n’a rien à voir avec l’assise ».

Nous avons de la difficulté à gagner en clairvoyance. Nos représentations se portent vers la Voie que nous pratiquons de la même façon qu’elles se portent sur tous les objets avec lesquels nous entrons en contact, sans que nous en ayons une conscience précise. Au fond nous n’avons accès qu’à la représentation de la réalité et non à la réalité directe.

Ce fonctionnement qui est le nôtre est décrit dans la voie que nous pratiquons comme le résultat de l’ignorance, laquelle mène à la confusion. Le savoir que nous pensons détenir de tel ou tel aspect de la réalité ne correspond en fait qu’au tissu de nos représentations. Il y a un célèbre exemple qui est celui de la corde et su serpent. Un promeneur se détourne vivement de son chemin car il entrevoit sur la route un serpent menaçant qui le traverse en se dirigeant vers lui. Il s’agit en réalité d’une corde tombée peut-être d’une charrette et abandonnée là.

Devons-nous pratiquer parce que nous pensons simplement du bien de la pratique ? Ou au contraire pouvons-nous continuer de pratiquer sans tomber dans le piège de l’illusion ? Pouvons-nous cesser d’être ignorants en avançant un peu plus vers l’éveil ? L’éveil à la réalité ?

Est-il possible de continuer de pratiquer sans nourrir et entretenir des illusions au sujet de la pratique ? C’est une question très importante, souvent reprise dans les causeries et les enseignements.

Il est naturel et ordinaire que nos pensées apparaissent et il est tout aussi naturel que nous soyons tentés d’en faire quelque chose. Il semble possible de discerner les moments où elles deviennent plus persistantes et en même temps que nous sommes dans la conscience de cela, nous avons la capacité de ne pas les saisir. Nous pouvons y voir le travail de notre esprit limité, de notre esprit conditionné, sans pour autant les suivre. « L’assise n’a rien à voir avec l’assise » résume de façon humoristique l’écart qui existe entre l’assise telle que l’entend Suzuki et la représentation qui en est faite pas son disciple.   

3 eme séance

A un fervent élève qui demandait à Suzuki comment maintenir l’état d’esprit extraordinaire atteint pendant les trente jours de pratique passée au camp d’été, celui-ci répondit : « Concentrez-vous sur la respiration et ça passera ».

Que recherchons-nous ? Nous recherchons habituellement la satisfaction, la sensation de plaisir. La question du bonheur est un thème omniprésent présent dans la littérature. Lorsque nous abordons la pratique, nous sommes habités par nos demandes formelles et c’est imprégnés par celles-ci que nous pratiquons au début. Il se peut ensuite que nous soyons déçus et que nous soyons amenés à reconsidérer ce que nous avons expérimenté. Nous nous comportons en cela comme nous nous comportons avec tout objet. Nous pouvons être amenés pour de multiples raisons à passer de l’amour au désenchantement.

Là encore, nous sommes comme le jouet de nos sensations que nous transformons en convictions par le truchement de la pensée.

La pratique, même si elle ouvre parfois à des expériences d’une grande intensité, ne se limite pas à cela. Elle nous invite à vivre ce qui s’y déroule tel que cela est. De même qu’il nous arrive de vivre des moments de joie dans notre existence quotidienne, il peut nous arriver d’en vivre pendant la pratique.

Cependant lorsque nous vivons des moments de joie dans notre vie quotidienne, nous avons tendance à les privilégier et lorsque nous vivons des moments plus difficiles, à les rejeter. Nous étiquetons d’une certaine valeur ce que nous vivons. Dans la pratique, nous vivons ce qui se présente à nous tel que c’est, joie ou peine. Mais vivre ce qui est tel que c’est ne signifie pas être joyeux ou être attristé. A la différence de notre attitude ordinaire, nous ne nous identifions pas à ce qui se vit, nous observons l’apparition et la disparition de ce qui apparaît et disparaît.

Pratiquer consiste à réaliser que joie et peine ne sont pas différentes. Cette différence n’existe que dans notre esprit ordinaire. Lorsque nous abandonnons cet esprit ordinaire, la joie naturelle est là. Elle est là et elle n’est rien de spécial non plus. Tout en étant rien de spécial, elle demeure essentielle car elle abolit toute dualité et nous fait réaliser que nous sommes fondamentalement cela même que nous recherchons. 

 

  

Mercredi 7 septembre 2016

Nous voici (pour certains en tous cas) de nouveau installés dans cet ici singulier, dans cet espace singulier et également dans ce maintenant singulier, ce temps singulier de maintenant, pour effectuer notre pratique. Débutant ou non, peut-être éprouvons-nous un sentiment particulier lié à ce que nous vivons dans cet ici et maintenant. Notez ces éléments séparés entre lieu, temps, sentiment…

Si l’on revient à la pratique de la méditation, cette séparation peut s’illustrer par grand nombre de points de vue, de représentations concernant ses différentes formes. Qu’en est-il cependant de sa véritable nature ?

La pratique a d’abord pour fonction de ramener notre corps et notre esprit vers le calme et la détente. Pour cela, nous détournons notre attention des différents buts vers lesquels nous avions engagé certaines actions et nous faisons le choix de nous installer dans un lieu reposant en dirigeant cette même attention vers l’intérieur.

Nous prenons d’abord soin de disposer notre corps dans une attitude à la fois stable et souple. Nous nous ancrons fermement sur la terre et laissons le corps se déployer dans l’espace avec équilibre et détente. C’est ce que nous appelons la posture. Il est important d’accorder une attention particulière à cette posture et d’en suivre les indications, cela pour plusieurs raisons. La première est de pouvoir demeurer simplement sur notre coussin dans les meilleures conditions physiques, en respirant amplement et largement. Mais il y en a d’autres plus profondes.

Lorsque nous sommes installés, notre attention se porte naturellement vers la posture du corps afin d’en assurer le maintien, mais également vers la respiration et plus largement vers l’ensemble des ressentis corporels. Il s’agit de se placer dans une forme de concentration relativement neutre comme le ferait un simple observateur.

Le champ de notre attention ne se limite pas aux ressentis corporels. Il s’étend également à l’ensemble des phénomènes qui peuvent se présenter à la conscience, c’est-à-dire à l’émergence de toute pensée, de toute image, de toute émotion, sentiment, etc.

Habituellement, il est fréquent que nous fassions usage des contenus mentaux. Pour mener à bien nos actions, nous développons dans notre vie quotidienne un grand nombre de pensées à partir du flux incessant que nous fournit la conscience.

Ici ce flux pourrait être perçu comme une rivière ou un vaste fleuve qui s’écoule librement. L’observateur que nous sommes sur la berge n’est ni dérangé ni concerné par le mouvement, l’apparition et la disparition des flots, des vagues. Ce sont comme des ondes formées par l’esprit, qui vivent et s’éteignent.

Pendant le temps de l’assise nos veillons donc à conserver une qualité d’attention telle que nous sommes de simples observateurs de cette conscience que nous pensons habituellement nôtre.  De sorte que tout ce qui surgit, apparaît, se manifeste à l’esprit, est simplement perçu et non plus saisi par un « Je » qui le fait « sien ». Cette simple perception correspond à l’attention simple, pure, sans objet.

Dès lors que ces conditions sont requises, nous sommes au cœur de la pratique, nous nous laissons pétrir, façonner par elle. Nous nous y abandonnons, nous nous y oublions pour y rencontrer sa réalité.

Mais rencontre, confrontation supposent encore l’existence de deux, quelqu’un qui rencontre et quelque chose qui est rencontré. Abandon, oubli, sont comme un effacement ou un saut dans lequel attention, conscience, réalité, observateur, se fondent dans un seul et même vaste Etant. Rencontre et disparition de soi se fondent et se confondent.

Dès lors la véritable nature de la pratique n’est pas différente de la véritable nature de la réalité de même que la véritable nature de l’observateur.

La pratique est comme l’autre rive, séparée de celle sur laquelle nous nous tenons par nos concepts, réalisant ainsi l’unité fondamentale, qui réunit l’apparente dualité du Vivant.

 

Mercredi 14 septembre 2016

Pendant la pratique, nous sommes dans une attention au corps, à la posture du corps, bien qu’au fond nous ne soyons pas attachés à la qualité de cette posture. Ce qui fait l’objet de notre attention n’est pas que nous cherchions à donner une belle image ou une belle représentation de la posture, mais que notre action vise à demeurer dans la conscience du corps tel qu’il est, tout en dépassant ce que nous installons, tout en allant un peu au-delà de nos convenances personnelles. Plutôt que de faire nôtre le cadre de la posture, nous nous déplaçons vers lui, nous acceptons de faire un pas supplémentaire vers quelque chose qui sollicite en nous une certaine forme d’effort.

Cet effort devient ainsi sans but puisque rien de spécial n’est visé sinon l’action pour elle-même, le ressenti pour lui-même. Il s’agit d’un micro action qui se situe hors d’une recherche de résultat, nous cheminons simplement vers et dans une posture corporelle, qui ne fixe pas d’objet final, qui ne cherche rien en terme de finalité, si bien que nous demeurons dans un présent qui se renouvelle d’instant en instant.

Les pensées ou tout ce qui concerne les contenus mentaux se manifestent d’eux-mêmes. Nous n’en sommes pas les initiateurs, les auteurs. Lorsque nous disons que nous laissons passer les pensées, cela signifie simplement que rien ne surgit pour les reconnaître, pour les désigner, pour en faire quelque chose. Si bien que ces manifestations, le flux de cette énergie poursuit son cours librement en laissant apparaître à l’infini d’autres manifestations.

Il n’y a aucun projet dans la pratique, mais en même temps nous développons une grande énergie, comme pour découvrir, comme pour libérer notre conscience du fardeau de l’attente. Pressentant que nous sommes libres fondamentalement, nous faisons l’expérience de l’approche de cette liberté. Pour cela, plus nous nous abandonnons en tant que personne, plus nous nous abandonnons à notre effort, plus nous en vivons la profondeur.

 

Mercredi 21 septembre 2016

Être au plus près des perceptions. Être au plus près des sens. Ne pas faire quelque chose des perceptions. Par exemple leur donner une qualité. Cette perception est comme ceci ou comme cela. Être au plus près de la perception du corps, au plus près de la sensation globale du corps, de sa présence en appui sur le sol et dans l’espace. Ne pas identifier le sol, c’est ici ou là, simplement ressentir les appuis, les contacts avec la surface du sol. Conscience de l’espace est simplement conscience du contact avec ce qui enveloppe le corps, sans la connaissance du lieu où nous nous trouvons. Percevoir les sons, c’est simplement percevoir les ondes qui font vibrer l’espace sans identifier la source, l’origine des sons ni leur nature et sans leur attribuer de qualité particulière.

Expérimenter l’apparition de ce qui se manifeste à la conscience, de ce qui émerge. La conscience est le lieu de multiples phénomènes, tout comme l’extérieur. La conscience est parfois agitée et parfois calme. Elle est comme une scène parfois vide ou bien très occupée. Il n’y y à cela pas de cause particulière à rechercher. Il n’y a pas non plus d’auteur. Il y a simplement la manifestation d’une activité.

Le corps semble distinct de l’espace. Il semble aussi distinct du sol ferme. Les perceptions semblent distinctes de la conscience. Chaque phénomène semble aussi distinct de l’autre et cela donne l’impression d’une succession qui fait apparaître  le temps.

Expérimenter les perceptions pour ce qu’elles sont, expérimenter les phénomènes qui surgissent à la conscience tels qu’ils sont, revient à expérimenter l’instant. Activité, inactivité, son ou silence, vide ou plein, corps ou espace, cela revient à une seule et même unité.

Cette unité est le fondement de la pratique. Expérimenter cette unité, c’est expérimenter la pratique de façon directe, sans la médiation des mots, des concepts, des interprétations de notre moi. Il y a la forme que nous avons, que nous occupons, il y a les qualités des formes, du monde, de notre environnement et il y le non forme où nous revenons pour être présent dans les deux dimensions de notre existence, sur nos deux pieds.

 

Mercredi 28 septembre 2016

Lorsque nous nous installons sur notre coussin de méditation, nous commençons avec notre disposition ordinaire, avec notre esprit ordinaire. C’est-à-dire que nous partons de là où nous sommes. Il y a notre corps, il y a l’environnement, il y a la conscience de tous les repères qui font que nous existons dans tel lieu et dans tel corps. Nous n’avons pas besoin pour cela d’y penser, c’est notre conscience ordinaire, appelée parfois esprit limité. Esprit limité signifie que notre esprit se limite à notre personne et aux objets qui constituent le cadre de notre vie. On pourrait parler d’esprit pragmatique ou d’esprit égocentré. Notre contact avec la réalité se limite à notre interprétation de cette réalité.

De ce fait, nous abordons la pratique de telle ou telle façon, c’est la nôtre. S’asseoir revient à ouvrir notre esprit, aller de l’esprit limité vers l’esprit illimité. Pour cela nous revenons à la conscience corporelle. Revenir à la conscience corporelle ne correspond pas à s’approprier davantage encore quelque chose qui serait perçu comme « mon » corps, « mes » jambes, etc. Revenir à la conscience corporelle signifie se placer dans le ressenti présent à cet instant, se placer dans la perception sans la relier à la propriété du corps, à la pensée qu’il s’agit de mon corps. La posture est comme l’adoption d’une règle qui constitue la base de départ d’une expérience sur la question de « mien » et du « je ». En adoptant cette règle qui consiste à disposer le corps de telle façon et de vivre cette immobilité, nous tentons de nous éloigner progressivement de la notion de choix, de préférence, d’intention, de décision, de jugement, de valeur, etc.

En agissant de cette façon, en vivant la situation telle qu’elle se présente et non telle que nous la souhaiterions, nous élargissons notre esprit. Nous commençons à sortir du carcan qui génère notre souffrance. Notre souffrance fondamentale ne peut se gommer, s’effacer au moyen de nos choix, de nos décisions personnelles. Nous pouvons apaiser notre difficulté relative, notre souffrance relative, mais nous ne pouvons expérimenter la vraie liberté. Les règles sont pour nous l’opportunité de nous fondre dans le non choix en essayant de le vivre pleinement, totalement, avec la même énergie que s’il s’agissait d’un choix personnel. Être dans les perceptions, c’est donc se situer hors des qualités, hors des interprétations, hors des pensées relatives aux perceptions, c’est ce « être avec », c’est cette unité où nous nous oublions.

 

Mercredi 5 octobre 2016

Même si nous avons une certaine idée, une certaine représentation, de la pratique et de la raison pour laquelle nous pratiquons, nous devons essayer d’aborder le temps d’assise de la façon la plus neutre possible. Nous laissons toutes les connaissances, tous les concepts, tous les enseignements de côté. Nous oublions toutes nos expériences bonnes ou mauvaises. Nous ouvrons en nous un espace neuf et vierge qui ne sait pas.

C’est pour cette raison que nous ramenons notre attention vers le corps, nous revenons vers les simples perceptions sensorielles. Les perceptions du corps sur le sol, dans l’espace, la respiration. Nous plaçons le corps dans la posture comme pour la découvrir à chaque fois. Nous évitons les automatismes dus à l’habitude. En agissant ainsi, nous conservons l’esprit ouvert à ce qui apparaît. L’habitude ayant pour effet de refermer l’esprit. Même si nous connaissons la posture, il est bon de ne pas trop en savoir à propos d’elle et de continuer de la découvrir. Nous devons oublier tout ce que nous savons. Lorsque nous nous asseyons, il serait opportun de tenter de placer le corps de façon sensiblement différente de façon de plus en plus subtile.

Il en est de même pendant le temps de l’assise. Nous abordons les sensations, sans élaborer quoi que ce soit à partir d’elles. Nous n’avons aucune idée préconçue de tout ce qui se manifeste à l’esprit. Il s’agit simplement de demeurer attentif aux perceptions et sensations et à tout ce qui peut tenter au niveau de l’esprit de les caractériser, leur attribuer une valeur. Les différents ressentis peuvent par moment se colorer, revêtir un caractère qui apparaît de façon plus ou moins spontanée. Notre pratique est la découverte de la non-valeur. Une sensation est égale à une autre, elle n’est ni pire ni meilleure, elle est une sensation, c’est tout. Il s’agit de ne plus effectuer de tri dans ce qui apparaît à l’esprit. Il n’y a ainsi rien à conserver ou à rejeter. Nous ne sommes pas limités par nos restrictions habituelles. Si nous avons de grandes idées à propos de la pratique, c’est le moment de les abandonner, si nous avons des idées plutôt négatives, c’est le moment de les abandonner.

Quand nous sommes assis, nous devrions simplement le rester, sans être dérangés par rien, sans être attirés par rien. Demeurer ainsi sans être dérangé ni ennuyé est notre façon de nous aider à réaliser la véritable liberté.

 

Mercredi 12 octobre 2016

Pendant l’assise, se tenir au centre de soi.

Depuis le centre, les perceptions se manifestent, les phénomènes se manifestent, il y a la présence du corps, les perceptions qui concernent le corps, la perception de notre propre corps au travers des contacts avec le sol, le contact du corps avec l’espace. Il y a les contacts du corps avec lui-même, les jambes, les mains. Le regard est un contact avec l’environnement. Il y a la conscience de la respiration, le va et vient du souffle.

De l’esprit émergent également toutes sortes de manifestations, de pensées, de sensations. L’activité se traduit par l’apparition de pensées, de liens, d’images ou d’émotions.

Notre attention peut éclairer tour à tour ces différents aspects des manifestations présentes à la conscience. C’est-à-dire que nous pouvons la diriger vers un point ou un autre, par exemple pour corriger la posture ou être dans un ressenti de façon plus précise. Parfois l’attention peut aussi se tenir dans une sorte de recul, dans une forme de perception globale.

Pendant la pratique, nous sommes totalement actifs. Notre attention est très aiguisée et nos perceptions très présentes. L’immobilité et l’attention consciente favorisent la prise de conscience de tous les phénomènes présents. Nous sommes dans une grande acuité de ce qui se développe dans le corps et l’esprit.

En demeurant dans cette acuité très fine, nous adoptons une attitude de plus en plus passive. Cela signifie que nous cessons de nous identifier aux phénomènes observés. L’identification provient d’une construction mentale, d’une élaboration plus ou moins active. Elle est différente des pensées qui surgissent de façon aléatoires.

Nous nous tenons donc au cœur d’un vaste ensemble de manifestations qui reflètent l’activité du Vivant. Par le corps et par l’esprit se manifeste la Grande Activité du Vivant. C’est à la fois nous qui éprouvons ce qui se passe à chaque instant mais en fait c’est aussi l’ensemble du Vivant qui s’exprime par ce corps et par cet esprit. Nous partons de notre esprit limité pour accéder à la Conscience illimitée qui s’exprime dans toute forme.

 

Mercredi 19 octobre 2016

Toutes sortes de phénomènes se manifestent dans ce lieu que nous appelons « Je ». Ce « Je » est le théâtre, la scène d’une multitude de manifestations qui sont comme le prolongement de la grande activité que crée le Vivant. Du plus petit atome jusqu’à la forme la plus complexe, tout est activité.

Cette activité peut être assimilée à une réalité vaste et complexe, qui ne dépend que d’elle-même et se connaît par elle-même. Que sommes-nous dans ce vaste ensemble ? En sommes-nous séparés ? Ou au contraire en sommes-nous une des manifestations ? Sommes-nous partie intégrante du vaste ciel et des étoiles ? Voilà des questions qui hantent l’humanité depuis le début des temps. La philosophie puis la science tentent encore d’y répondre. La pratique à laquelle nous nous exerçons a aussi quelque chose à voir des très intime avec ces questions.

« Avant notre naissance, dit Suzuki dans « Esprit zen, esprit neuf », nous n’éprouvions aucune sensation, nous faisions Un avec l’univers ». Notre naissance nous a comme séparés de cette unité.  Maintenant, nous éprouvons toutes sortes de sensations et le fait de ne pas savoir ce qui est véritablement à l’origine de ces sensations génère en nous de la peur  et de la souffrance.

Il nous manque la compréhension de ce que l’homme cherche depuis toujours. Comme le philosophe ou le scientifique, mais aussi tous les êtres humains qui souffrent et ont peur, deviennent violents, font la guerre au nom de prétendues causes extérieures alors que leur souffrance est celle d’ignorer leur nature profonde et de fonctionner à partir de leur esprit limité.

Être au cœur de notre pratique pendant le temps de l’assise signifie être dépouillé des limites qui réduisent notre esprit, être dépouillé des interprétations que nous faisons de nos sensations, de nos émotions. Ces pensées, ces mots, ces concepts que nous étiquetons sur chaque phénomène presque automatiquement constituent notre prison, les barrières qui bornent notre vue, notre compréhension du vaste monde. Si ce voile bruyant peut se fondre dans le silence de la pratique, alors peut apparaître la vision juste, l’unité, la paix, la liberté.

« Lorsque nous réalisons ceci, reprend Suzuki, nous découvrons soudain l’inutilité et l’insignifiance d’un grand nombre de nos efforts. Nous voyons mieux le sens de notre vie et même dans les difficultés, nous pouvons jouir de la vie ».

 

Mercredi 26 octobre 2016

Suzuki dit : « Lorsque nous pratiquons, nous devenons un avec la pratique. Il n’y a pas « nous » d’un côté et de l’autre « la pratique ». Nous devrions nous consumer totalement comme un bon feu. Nous devons faire un certain effort, mais nous devons nous oublier dans l’effort que nous faisons. Notre esprit est simplement calme sans même aucune conscience volontaire. Dans cette absence de conscience volontaire, toute idée, toute pensée ou notion d’effort s’évanouit.  Il nous est donc nécessaire de nous encourager et de faire un effort jusqu’au dernier moment, où tout effort disparaît. La manière de pratiquer consiste donc simplement à nous concentrer sur la posture et la respiration en faisant un grand effort. »

Il est parfois difficile de comprendre comment il est possible d’envisager de produire un effort simplement pour l’effort lui-même et non pour atteindre un résultat. Cela amène la notion de dépouillement, de dénuement. Qu’est-ce que le dépouillement ou le dénuement ? C’est la capacité de laisser en arrière-plan nos attachements, nos représentations, en un mot ce qui nous constitue. Nous sommes capables de retirer les vêtements que nous portons et grâce auxquels nous nous reconnaissons. Nous devenons nus à nos yeux et aux yeux des autres. Nous perdons notre identité, l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous acceptons de nous dépouiller de ce que nous sommes, au sens de nos valeurs ou de nos aspirations, quelles qu’elles soient. C’est aussi la capacité de dispenser une action de façon désintéressée.

Lorsque nous prenons place sur nos coussins, nous pourrions nous placer dans une disposition telle que nous nous apprêtons à expérimenter le dénuement, le dépouillement, nous sommes prêts à nous livrer à une expérience d’oubli de nous-mêmes. Nous quittons nos convenances personnelles, toute notre action vise à agir dans un effort de désintéressement de nous-mêmes. Pour cela il nous faut une grande concentration afin de repérer les automatismes et les résistances qui nous ramènent sans cesse à nous-mêmes, à ce qui nous arrange, à ce qui nous donne existence.

Dans ces conditions, nous pouvons véritablement voir, vivre les choses telles qu’elles sont. Vivre les choses telles qu’elles sont, c’est simplement leur retirer l’apparence que leur donne notre personne, leur retirer les valeurs que nous leur attribuons. Ceci ne peut se faire que dans l’abandon, le dépouillement et non de façon volontaire. La volonté est nécessaire pour entrer dans la pratique, comme on tire une porte pour la franchir. Il est ensuite nécessaire de poursuivre cet effort jusqu’au dernier moment, où tout effort disparaît.

 

Mercredi  2 novembre 2016

Suzuki dit : « nous sommes l’expression temporaire de la grande activité ». Notre souffrance vient de ce que nous pensons que cette expression temporaire est notre véritable nature. C’est-à-dire que nous sommes identifiés à ce corps et à cet esprit, ce corps et cet esprit qui sont et demeurent temporaires et donc soumis au changement, à la finitude. De ce fait lorsque nous pratiquons, nous posons de façon plus ou moins directe, plus ou moins consciente, la question de la vie et de la mort. Nous sommes immergés dans cette interrogation humaine et intemporelle du mystère de la vie et de la mort.

Peut-être pensons-nous que cette question est une question réservée à la pensée, à la métaphysique, réservée à la philosophie, aux intellectuels. Elle serait loin de nous et même parfois vaine et inutile. Nous devons cependant conserver à l’esprit le fait que cette question est présente en nous à chaque instant et conditionne le plus insignifiant de nos actes, tout comme elle est à l’origine de notre pratique de la méditation dans ce lieu. Nous devons rester clairs là-dessus.

La différence entre la réflexion intellectuelle et la pratique de la méditation réside dans le fait que la pratique de la méditation consiste à laisser résolument de côté l’outil intellectuel. Non seulement celui-ci ne peut fournir qu’une réponse formelle, un produit conceptuel de la pensée, mais encore il voile, il recouvre, il habille l’ensemble de la réalité que nous cherchons à percevoir en l’interrogeant. Poser notre question revient donc à nous tenir droit et silencieux. C’est tout l’ensemble de notre corps, de nos perceptions, de nos sensations, des manifestations mentales, qui sont laissées à leur libre activité et qui sont comme l’expression de la réponse que nous recherchons.

De fait, il n’y a rien à interroger puisque nous nous oublions nous-mêmes dans notre question. De fait, il n’y a rien à trouver non plus puisque la réalité est déjà là qui surgit dès l’extinction de notre pensée dualiste.

 

« Lorsque nous nous oublions, dit Suzuki, nous sommes véritablement l’activité de la grande existence et ce qui apparaît ordinairement comme une difficulté se montre sous un jour nouveau, il n’existe en fait aucun problème particulier ». Lorsque nous sommes totalement Un avec ce qui est, il n’existe en fait rien de particulier. La beauté n’existe plus en opposition à la laideur et la vie en opposition à la mort.

 

Mercredi 9 novembre 2016

Lorsque nous entrons dans notre pratique de méditation, d’attention, nous veillons à ne pas attacher d’importance particulière à nos pensées, à nos représentations. Nous veillons à demeurer au plus près des perceptions, des messages tels qu’ils se présentent, sans le remaniement du mental.

Le mental, l’intellect, est très important pour que nous puissions construire et conserver des repères dans le monde environnant. Il est comme un filtre qui effectue une transformation de la réalité brute. C’est grâce à lui que nous pouvons nous connaître, c’est-à-dire avoir une représentation de nous-mêmes, mais aussi des autres et plus largement du monde. Ainsi, tout ce qui apparaît à notre esprit, nos perceptions, nos sensations, nos constructions mentales, opinions, interprétations, etc., sont comme le reflet de nous-mêmes, un ensemble de constructions qui entretient en nous la stabilité, la reconnaissance de soi, l’idée de durée, de projection, de temps.

Cet aspect de nous-mêmes qui correspond à la forme qui est la nôtre dans un temps donné est juste mais incomplet et comporte donc des inconvénients. Le principal consiste à nous penser et à penser les choses comme différentes et seulement cela. C’est pour cette raison que, même si nous ne percevons pas clairement ces questions, nous venons pratiquer. La pratique consiste, elle, à nous éclairer et à élargir notre regard.

La pensée ne correspond pas à l’expérience réelle de nous-mêmes et du monde. La pensée correspond à une vue réduite du monde car elle différencie et attribue une valeur à chaque chose. Je pense ceci et pas cela. Si nous laissons notre pensée s’apaiser et si nous cessons de lui attribuer un intérêt central pendant la pratique, les choses peuvent apparaître telles qu’elles sont et nous pouvons faire l’expérience réelle de leur égalité et de leur unicité, choses dont nous faisons partie intégrante.

Tous nos problèmes, dit Suzuki, ne sont pas de vrais problèmes, simplement parce qu’ils sont créés. Ce sont nos conceptions egocentriques qui les créent. Dogen dit « même si nous ne l’aimons pas, une mauvaise herbe pousse et une fleur fane ». Mais la distinction que nous faisons entre la fleur et l’herbe n’appartient qu’à nous-mêmes. Il n’y a aucune différence fondamentale entre les deux. La pratique nous invite à devenir capables de considérer la fleur et l’herbe comme égales, au plus profond de notre être, même si sur le plan de la forme nous savons les distinctions qui tentent de les opposer. Découvrir l’être, l’essence profonde de la forme, revient à découvrir l’être profond qui vit en nous, au-delà des distinctions de la pensée.

Mercredi 16 novembre 2016

Probablement au fond de nous se tient un vécu, une connaissance non intellectuelle, un savoir, une forme de liberté qui ne dépend d’aucun conditionnement.

Puisque nous venons ici pour pratiquer et que cette pratique consiste à rejoindre, à relier quelque chose de notre nature profonde. Puisque cette nature profonde n’est pas quelque chose qui peut s’acquérir mais qu’elle est déjà là depuis toujours, nous pouvons former l’hypothèse que nous y sommes d’une certaine façon déjà reliés.

Il s’agit donc bien lorsque nous nous livrons à cette pratique, d’abandonner tout ce qui peut limiter l’apparition, la manifestation de cette nature qui est au plus profond de nous et qui paradoxalement nous est cachée, comme inaccessible.

A bien y regarder, elle nous est cachée par la présence, le bruit, l’expression de toutes les formes qui nous entourent. Si ma pensée se fixe sur tel ou tel objet, mon esprit n’est plus disponible pour accueillir ce qui peut se manifester à lui. Si mon attention devient totalement indisponible, mon esprit est accaparé en permanence et comme l’eau trouble, il demeure agité, aveugle, incapable de discerner ce qui peut l’apaiser.

Un esprit apaisé est un esprit qui ne cherche plus, un esprit qui a trouvé sa propre demeure et qui se satisfait de sa propre présence.

Pendant la pratique nous laissons passer les pensées pour éclaircir notre esprit et le libérer de l’emprise des formes. Cela peut nous sembler être coûteux car en lâchant les formes, en lâchant les pensées, il nous semble que nous laissons de nous-mêmes, que notre propre forme en pâtit.

C’est bien de cela qu’il s’agit et c’est pour cette raison que même s’il nous semble recueillir des bénéfices dans cette pratique, nous ne pratiquons pas pour ces bénéfices. Nous ne pratiquons pas pour acquérir quelque chose, comme nous l’avons dit. Nous devons veiller à ne pas retomber dans le piège de l’acquisition. Notre effort ne devrait pas être un effort personnel qui vise une satisfaction ponctuelle.

Notre effort est un effort impersonnel. L’obstacle qui se dresse entre nous et la réalisation de ce que nous recherchons est simplement le besoin d’acquérir quelque chose. La liberté qui existe au fond de nous ne dépend d’aucun quelque chose et en nous abandonnant totalement, nous créons un espace par lequel une certaine forme de lumière peut s’exprimer et nous éclairer. Cette lumière est notre liberté inconditionnée, universelle, au-delà des mots au moyen desquels que les hommes ont pu tenter de la désigner.

Mercredi 23 - pas de feuille

Mercredi 30 novembre 2016

La pratique est l’expression du plus simple. Le plus simple est chaque chose telle qu’elle est. Chaque chose telle qu’elle est existe par ce qu’elle est. Notre difficulté est non de la voir mais de la concevoir, de la déformer et ainsi de fabriquer une représentation décalée, séparée qui nous éloigne de notre propre unité. Chaque chose ne peut être qu’une et non deux. Nous en faisons Quelque Chose d’autre que ce qu’elle est. Ce constat pourrait nous amener à réfléchir sur la façon de s’y prendre pour que nous puissions voir ce qui est sans notre loupe déformante, mais ce serait une réflexion vaine puisque nous ajouterions encore quelque chose à quelque chose. Cette façon de procéder nous fait tourner en rond et maintient en nous la souffrance de l’ignorance.

Comme le dit Suzuki, « Si nous demandons ce qu’est la Nature de Bouddha, alors elle s’évanouit. Si nous pratiquons pleinement et entièrement zazen, elle est présente et nous en avons la juste compréhension ». Bizarrement la seule façon de comprendre cette question est d’oublier notre question et par là nous-mêmes. Si nous nous oublions nous-mêmes, nous avons la pleine compréhension des choses alors que si nous les questionnons, elles deviennent de plus en plus compliquées.

La recherche que nous menons est une impasse si nous ne comprenons pas qu’elle inclut le renoncement. Si notre recherche est la même que celle que nous mènerions pour un objet ordinaire, nous sommes dans une impasse. Notre recherche inclut son propre renoncement. Pratiquer c’est donc renoncer aux fruits que nous attendons habituellement quand nous faisons quelque chose. « Lorsque nous renonçons à tenter de comprendre ou d’attendre la réponse, la vraie compréhension est présente ». C’est le paradoxe de la Voie. Lorsque nous parlons, lorsque nous faisons appel aux mots pour parler de la Voie, c’est seulement pour nous encourager à pratiquer et non pour saisir une compréhension intellectuelle de notre pratique. Une compréhension trop intellectuelle nous conduit à élever des murs dans lesquels nous stagnons et ne pouvons sortir.

Pendant notre pratique, nous ne poursuivons aucun but personnel. Nous ne formons aucun projet. Nous n’entretenons aucune intention. Nous ne colorons aucune des manifestations de notre signature personnelle. Nous sommes les composantes d’une multiplicité interdépendante qui s’exprime par elle-même. Même si nous avons l’impression d’exprimer quelque chose qui correspond à notre personne, c’est en fait le travail de la Grande Activité. S’oublier n’est pas renoncer à soi-même, c’est simplement comprendre que ce qui s’exprime en nous appartient à la Grande Activité. Cela revient à ouvrir le voile qui dissimule la réalité pour la contempler.

Mercredi 7 décembre 2016

Il est souvent question dans les enseignements relatifs à la pratique de s’oublier. S’oublier signifie laisser de côté ses jugements, ses opinions, sa propre subjectivité pour contempler ce qui apparaît tel que c’est, sans la coloration du mental.

Comme tous les mots, ces mots-là peuvent être entendus de plusieurs façons. Ils peuvent être perçus et compris par des personnes différentes qui les interpréteront différemment. Si une personne qui écoute ces mots se trouve en difficulté par rapport à ce qu’elle est ou pense d’elle-même, et aussi par rapport à la place qu’elle estime occuper dans le collectif, il se peut que cela lui donne le sentiment de devoir encore davantage se renier, d’avoir encore davantage à endurer la frustration dont elle souffre déjà. Il n’est pas si facile d’entretenir avec soi-même des sentiments de bienveillance. Chaque personne entretient avec soi-même des sentiments complexes et souvent antagonistes ou ambivalents.

Le travail de la pratique commence là où nous sommes. Il est donc important en entamant une pratique spirituelle comme la nôtre de progresser dans la connaissance de soi. Cela signifie que notre voie ne consiste pas seulement à s’asseoir sur un coussin et de faire en sorte d’apaiser notre esprit. Bien sûr, puisque chaque personne est elle-même et unique, peut-être la Voie est-elle parfaite pour elle et peut-être s’asseoir sur un coussin est-il suffisant. En même temps, il est important d’acquérir davantage de discernement sur soi-même afin que nous progressions dans les relations que nous entretenons avec nous-mêmes. Il est important de progresser dans la lecture que nous faisons de notre propre ego, non pas dans le but de l’ignorer ou de le juguler, mais pour être en paix avec lui, pour l’embrasser, pour l’apprivoiser. Peut-être au départ ressemble-t-il à un animal sauvage tempétueux qui rue et crie pour s’affirmer. Peut-être a-t-il encore besoin de protester ou de chercher ce qu’il n’a pas obtenu au moment où il était censé le recevoir. A cet ego là il est difficile de faire entendre qu’il est nécessaire de s’oublier.

Pour avoir la capacité de s’oublier de façon ouverte et apaisée, il est important d’avoir le sentiment d’occuper sa juste place. Il est important d’avoir le sentiment d’avoir reçu et de pouvoir donner à son tour. Il est important de ressentir de la bienveillance pour soi-même. Seule cette condition pourra permettre de ressentir de la bienveillance pour les autres et donc de la mettre naturellement à leur service.

Les difficultés que nous pouvons observer pendant la pratique, nos réticences, nos résistances sont autant d’indices que nous pouvons ensuite mettre au profit de notre propre équilibre, de notre propre rétablissement psychique.

Mercredi 14 décembre - Pas de feuille

Dimanche 18 décembre 2016 :   journée de pratique

1ère séance

Avant de venir pratiquer, nous menons nos affaires quotidiennes et notre temps est employé à satisfaire nos besoins. Au travers de nos activités, nous sommes sensibles à notre propre cheminement, à la façon dont nous évoluons et aux différentes réponses que nous amènent nos réflexions. Nous nous questionnons sur notre propre développement et nous plaçons notre satisfaction au centre de nos préoccupations. Nous sommes animés par une volonté de changement et d’épanouissement, de juste état d’esprit en adéquation avec un monde tel que nous le souhaitons.

Lorsque nous sommes installés sur notre coussin de méditation, nous demeurons concentrés, attentifs, à la posture. Être attentifs à la posture signifie que nous habitons notre posture. Il ne s’agit pas de penser au fait de nous tenir assis et droit mais d’habiter de tout notre corps cette posture assise. La posture requiert toute notre attention, de même que les perceptions et les sensations corporelles qui s’y rattachent. La posture juste est la posture dans laquelle nous sommes totalement impliqués et où chaque chose est en ordre. Il n’y a rien à changer dans cette posture et il n’y a rien à changer hors de cette posture, chaque chose est juste comme il faut là où il faut. Le juste état d’esprit est l’esprit dans lequel chaque chose est en ordre telle qu’elle est, où aucune conception d’un mieux ou d’un différent ne vient interférer avec ce qui est. Il n’y a pas d’état d’esprit particulier à rechercher autre que celui qui est là maintenant.

2ème séance

Epanouir notre moi et en même temps le comprendre et l’appréhender comme le fruit d’une simple pensée, c’est-à-dire comme une conception, n’est pas contradictoire. Considérer notre moi comme un obstacle ou comme une opposition à la pratique nous mène à lutter contre un ennemi qui n’existe pas.

Il ne faut pas confondre les niveaux relatif et fondamental. Relativement notre moi existe, c’est-à-dire que cette personne qui se trouve là est bien présente dans cette forme et de la façon qu’elle présente. Il n’y a pas de doute là-dessus. D’un point de vue fondamental, c’est plus compliqué. Si le monde des formes est changement, changement perpétuel et incessant, depuis la formation des étoiles, des galaxies, jusqu’au plus petit insecte ou organisme unicellulaire, alors chaque forme que prend le Vivant ne saurait être permanente. Il y a bien vie et mort au niveau des formes, apparition puis disparition. Si la personne disparaît, le moi de cette personne disparaît aussi. Si tel est le cas, nous sommes autorisés à dire que fondamentalement il n’a pas d’existence propre, permanente.

3ème séance

On pourrait distinguer l’Être et le moi en situant le moi au niveau relatif, impermanent, mortel, tandis que l’Être serait relié au permanent, à ce qui ne change pas, au Vivant lui-même, ce que Suzuki appelle la Grande Activité, l’Esprit Vaste ou encore comme disent les Amérindiens, le Grand Esprit.

On pourrait aussi relier le moi à l’être en voyant que le moi ne vise finalement que ce qui concerne l’Être. Le moi est un peu comme un insecte qui bute contre une vitre pour trouver une sortie, sans voir où se situe le passage. En cela, effectivement, il entretient une illusion qui ne le conduira jamais à l’Être.

Peut-être que le chemin juste est celui qui pourrait s’appeler le discernement. C’est en cela que la pratique peut nous éclairer. Elle pose la question du chemin juste, c’est-à-dire comment mener notre recherche avec clarté en voyant là où se situe l’illusion et là où se situe la réalité.

En menant notre pratique avec rigueur et en cherchant parallèlement à épanouir notre moi, notre recherche nous conduira progressivement à satisfaire celui-ci de façon de moins en moins matérielle, formelle, et de plus en plus spirituelle. La satisfaction que nous tirerons d’un acte mené avec notre cœur sera plus grande que la simple réalisation d’un plaisir ordinaire, sans même que nous ayons à faire un effort. Là se trouve la compréhension de ce qui associe le moi et l’Être, là se trouve ce que Prajnanpad appelle « Voir ». On pourrait dire « réaliser » notre nature profonde.

Mercredi 21 décembre 2016

Chaque jour en pratiquant nous apprenons. Chaque jour en portant notre attention vers l’intérieur et en demeurant attentif aux perceptions et aux sensations corporelles, nous relâchons profondément notre mode et notre monde conceptuel. Nous délaissons nos représentations imaginaires pour plonger dans la réalité telle qu’elle est. Nous cessons de développer des projections, des réflexions, des interrogations abstraites, des constructions psychiques pour simplement sentir ce qu’il en est de notre réalité maintenant. Lorsque nous sommes en contact avec cette réalité du maintenant, cette réalité vivante et pleine, elle est la seule réalité qui existe pour nous. Le temps devient un maintenant qui s’étire et se répète à l’infini, sans bornes et sans limites. Tout est en place et en ordre parfait. Il n’y a nul endroit où aller autre que celui où nous nous tenons, il n’y a rien d’autre à vivre que ce que nous vivons maintenant. Il n’y a rien d’autre à rechercher que ce que nous vivons et nulle question à se poser sur ce que nous sommes. Nous sommes exactement tout ce qui se produit maintenant, nous sommes cette conscience, cette Grande Activité qui se manifeste et se vit elle-même à chaque instant.

La pratique assise de la méditation a connu là comme ailleurs des déboires au cours de son histoire. Deux tendances, deux écoles ont fini par se séparer en Chine, appelées école du nord et école du sud. L’une prônait un éveil subit et l’autre une sorte d’entraînement progressif menant à la réalisation.

Il se peut que lorsque nous pratiquons, nous soyons dans une disposition de progressivité, c’est-à-dire que nous envisagions la pratique comme un long chemin avec au bout la découverte d’un mode de « quelque chose » qui transforme de quelque façon notre état actuel en un état serein et délivré des souffrances, un état d’apaisement. Cette façon de voir n’est pas totalement fausse mais elle comporte le risque de nous placer dans une attente qui fausse finalement totalement notre pratique et finisse par nous en écarter. Lorsque nous abordons la pratique, nous pouvons considérer que maintenant est toujours là, disponible et non pas dans un horizon lointain, demain ou après. Cette disposition est très puissante si elle nourrit notre pratique. En nous plongeant dans une grande attention et en délaissant toutes nos constructions mentales, nous entrons directement dans le maintenant. C’est un effort particulier qui demande une forme d’abandon de soi et de nos représentations, de nos repères habituels. C’est un peu comme se jeter dans l’abîme en ignorant s’il y a un filet.

Pratique progressive ou pratique immédiate sont en fait la même chose. En pratiquant l’immédiateté encore et encore, elle devient notre maison.

Mercredi 28 décembre 2016 : pas de feuille

Mercredi 4 janvier 2017

Notre pratique exprime les choses telles qu’elles sont. D’habitude les choses existent en passant par le filtre de la pensée. En pensant une chose il n’est pas possible de la voir réellement, même si nos yeux sont grands ouverts. Dès que nous percevons, nous pensons. Nous avons une certaine idée de ce que nous sommes, la chose que nous sommes, de ce que nous percevons, mais pendant la pratique nous n’avons pas d’idée particulière sur ce que nous sommes ni de ce qu’est la pratique. Si tel est le cas, alors nous sommes nous-mêmes. Nous sommes tels que nous sommes et les choses autour de nous sont telles qu’elles sont. Tout est dans un ordre parfait.

Suzuki exprime le fait qu’une plante existe telle qu’elle est. Elle n’entretient aucune idée particulière de sa forme ou de sa couleur, de sa taille, etc. Elle exprime simplement sa nature de plante. Pour une plante ou une pierre être ce qu’elle est ne pose pas de problème.

Lorsque nous sommes assis et que rien ne pose de problème particulier, c’est-à-dire que nous ne savons rien de qui pratique et pourquoi, alors nous exprimons notre véritable nature, tout comme la plante l’exprime. Si nous sommes assis et chargés de l’attente de rencontrer un état qui transforme notre regard, alors notre attente est en trop. Nous continuons d’entretenir le processus habituel qui part de notre conception dualiste. Notre effort part de notre conception dualiste et suit le chemin habituel de la pensée, de la relation des causes et des effets, de la logique intellectuelle, etc.

Si nous pouvons simplement être assis et faire l’expérience du rien dans notre pratique, il n’y a pas besoin d’explication dit Suzuki. Nous éprouvons la joie naturelle des choses telles qu’elles sont, nous éprouvons la joie naturelle de ce que nous sommes. D’instant en instant nous avons la vraie joie de la vie. Un sutra dit : « De la vacuité surgit le merveilleux être ». De la vacuité, du rien surgit d’instant en instant le véritable être. Nous avons de la difficulté dans notre pratique parce que nous demeurons sur ce que nous appelons le concret, ce qui nous paraît tangible et que nous ne comprenons pas comme un concept, ou une façon de penser, de posséder, mais comme le seul regard possible sur le monde. Avoir notre esprit qui sait, qui entend et comprend est pour nous la seule attitude possible, alors que notre nature est de n’avoir aucune idée personnelle, non pas de comprendre ceci mais de l’être.

Pratiquer, c’est abandonner totalement tout ce que nous pensons savoir pour nous ou pour les autres.

Mercredi 11 janvier 2017

Chaque jour nous remplissons notre tâche. Chaque jour nous effectuons notre travail quotidien, nous vaquons à notre activité quotidienne. Si nous observons la circulation le matin par exemple, nous sommes au milieu d’une grande fourmilière pleine de mouvement en train de déployer une intense énergie à se rendre à son travail.

Mais en quoi au fond consiste pour nous cette tâche, cette activité que nous répétons inlassablement ? Peut-être y-a-t-il différents niveaux pour différentes personnes. Pour certains, elle peut servir à subvenir à ses besoins, à nourrir soi et sa famille, et cela est effectivement nécessaire. Pour d’autres elle peut servir outre les besoins à satisfaire certains désirs plus ou moins coûteux. Pour d’autres encore, cela peut être une façon de rechercher un épanouissement, à œuvrer pour les autres, etc.

Bien que toutes ces catégories existent au niveau relatif, il reste que nous pouvons questionner notre activité de façon plus fondamentale. En quoi consiste-t-elle au-delà de la satisfaction qu’elle peut nous procurer ? Ou en tous cas si elle nous procure de la satisfaction, on pourrait demander à quoi tient cette satisfaction ?

Suzuki parle de plusieurs formes de créativité. La première est celle qui consiste à se sentir simplement présent, dans la conscience de soi. La seconde est la créativité au sens de l’action ; lorsque nous agissons sur le mode et donc sur les formes. La troisième est la créativité au sens plus culturel, artistique.

Dans ces trois formes de création, la première est la plus essentielle, la plus importante. Il y est question de connaître cette conscience qui se pense et quelle est sa véritable nature. « Si nous oublions la première, dit Suzuki, alors les deux autres seront pareilles à des enfants qui ont perdu leurs parents, leur création n’aura aucun sens ». Il est vrai que généralement et nous en voyons l’expression dans l’intérêt que suscite cette pratique autour de nous, la plupart oublie zazen, la plupart oublie la pratique, la recherche, le questionnement, l’essence. La plupart demeurent au niveau relatif en travaillant très dur à la deuxième et la troisième forme de création, en en oubliant la source fondamentale. Cette tâche, cette activité, qui restent incompris au sens fondamental ne sont finalement d’aucun bénéfice pour personne. Nous en voyons un exemple au travers des problèmes causés aujourd’hui par la dépense insensée des ressources.

« Si nous sommes conscients, poursuit Suzuki, que ce que nous faisons ou ce que nous créons est réellement le don de la Grande Activité, alors cela ne créera pas de problème ni pour nous ni pour les autres ». Pratiquer c’est donc nourrir et développer notre forme première de créativité en vue de donner du sens à nos actions.

Mercredi 18 janvier 2017

Lorsque nous sommes installés dans notre posture, nous sommes ouverts à tout ce qui se présente, tout ce qui se manifeste à notre attention. Nous avons plus ou moins l’habitude dans notre fonctionnement ordinaire, d’opérer des choix, de pratiquer une sélection sur les différentes manifestations qui se présentent à nous. Il s’agit pour nous d’effectuer à chaque instant une sorte de traitement de l’information, d’interprétation de la réalité, afin de garder en permanence un contrôle sur notre environnement. Toutes ces opérations se font en grande partie de façon automatique et donc de façon plus ou moins consciente.

Ce système très complexe possède à la fois ses avantages et ses inconvénients. Parmi ses inconvénients, il tend à nous maintenir éloignés de notre esprit vaste. Il tend à nous maintenir dans ce que Suzuki appelle notre esprit petit. Cet esprit petit ressemble une personne prisonnière à l’intérieur de ses propres limites, à l’intérieur de ses propres craintes. Il a du mal à lâcher prise et à s’engager dans des contrées inconnues. Il s’agrippe à des convictions qui forment des barrières, le maintenant figé et fermé sur lui-même. C’est cet esprit petit qui est à l’origine de nos difficultés à pratiquer.

Pratiquer c’est pour Suzuki « rencontrer la qualité illimitée de notre esprit originel, de notre esprit vaste ». Pour lui, cet esprit est « un esprit ouvert, un esprit vide » dans le sens prêt à accueillir tout ce qui advient. « Il est ouvert à tout et toujours prêt à quoi que ce soit » dit-il.

Notre posture devrait être comme le marqueur de cette ouverture, de cet accueil inconditionnel à ce qui se présente, à ce qui est. Lorsque nous prenons place sur notre coussin, lorsque nous nous installons, dès le positionnement du corps, tout notre corps-esprit se rassemble pour s’offrir à cela qui est à advenir. Notre corps esprit s’offre car il s’agit bien de se donner aux manifestations quelles qu’elles soient, au-delà des bonnes et des moins bonnes. Notre regard de bienveillance s’étend à tout ce qui apparaît. Faire l’expérience de la vacuité consiste en cela, faire l’expérience du rien dont parle Suzuki, c’est bien cela. La posture n’est pas simplement le positionnement mais par posture on entend le sens large qui inclut l’état d’esprit. « Quand vous avez cette posture, dit Suzuki, vous avez le juste état d’esprit, aussi n’est-il pas nécessaire de rechercher quelque chose de spécial, vous l’avez ». Essayer d’atteindre quelque chose est une compréhension erronée de notre pratique.

Lorsque tout est en ordre de cette façon, à l’intérieur de nous-mêmes, il n’y a pas à se préoccuper de l’extérieur, le monde est parfait tel qu’il est.

Mercredi 25 janvier 2017

Dans notre vie quotidienne, si nous y prêtons attention, nous verrons que notre principale préoccupation revient à savoir qui nous sommes. Généralement, on serait plutôt tenté d’attribuer ce questionnement à des chercheurs, à des personnes dotées d’une certaine capacité de penser, de réfléchir. Il existe même des individus sceptiques pour qui cette question apparaît parfois comme totalement saugrenue et futile. Mais à y regarder avec toute notre attention, nous verrons bientôt que cette attitude relève le plus souvent du contournement et de l’évitement

Ce n’est pas une question confortable. A tel point que nous nous y livrons d’ailleurs d’instant en instant sans en avoir une conscience pleine et éclairée. Notre activité peut emplir toute notre journée sans que nous ayons réellement pris conscience de ce qui peut être le moteur de cette activité, sans que nous ayons réellement été tentés de jeter un regard sur ce qui se trouve sous les apparences, sous l’activité même. Le plus souvent nous agissons, mus par des causes que nous ignorons parce que nous ne souhaitons pas les connaître. Nous avons du mal à nous voir comme « agis » plutôt que comme agissant. C’est un mode de fonctionnement ordinaire que l’on retrouve sous le vocable d’ « ignorance » dans la plupart des approches bouddhistes. On pourrait aussi le désigner comme autocentré ou égocentré. Il élude le plus souvent ce qui sous-tend les apparences, ce qui sous-tend la forme, ce qui sous-tend l’action, le mouvement. Il refuse de regarder le combustible de la flamme, il regarde le doigt qui pointe la lune au lieu de regarder la lune.

Nous venons à la pratique pour cette même raison de savoir qui nous sommes, même si cette personne qui se présente pense rechercher de la détente, du mieux-être, moins de stress, etc. Elle pense par sa personne mais en fait ce n’est pas ce qui pense qui l’amène, c’est le moteur qui est en dessous et qui cherche. C’est une forme d’évolution, de cheminement par rapport à l’ignorance et la voie de la pratique s’ouvre pour réaliser maintenant la nature même du chercheur, la nature même du combustible. Nous sommes ce combustible que Suzuki compare à une bûche qui se consume totalement dans la pratique. Nous faisons ce travail, cet effort, de nous laisser consumer en tant que personnes et cela jusqu’à ce qu’il ne reste rien, pour que puisse apparaître ce qu’il y a en-dessous de la personne, ou au-dessus, comme on veut.

« Lorsque votre activité relève de quelque illusion qui vous mène à errer vers quelque chose de séparé de vous-mêmes, alors ce qui vous entoure n’est plus réel et votre esprit n’est plus réel ». « Lorsque vous êtes immergé dans l’illusion, l’illusion est sans fin ». On pourrait dire que l’ignorance est sans fin. Nous continuons de chercher mais comme des aveugles, nous cherchons qui nous sommes en nous perdant loin de nous-mêmes. Nous sommes comme l’exprime Suzuki pour la plupart pris dans nos problèmes et essayant au quotidien de résoudre ces problèmes.

Notre pratique consiste à voir, voir sous ces problèmes. Voir consiste à porter notre attention dans la bonne direction pour découvrir leur véritable nature en découvrant qui les construit.

Mercredi 1 février 2017

Lorsque nous méditons, les phénomènes demeurent sans cause.

Pendant la pratique assise, il est important d’observer les tendances de notre fonctionnement ordinaire. La saisie à laquelle nous nous livrons en permanence consiste à situer une cause aux phénomènes perçus par nos sens. Si nos yeux perçoivent par exemple l’environnement du dojo, saisir consiste à identifier le concept dojo, espace de pratique, mur, sol, etc. Nous re-connaissons, nous voyons quelque chose que nous connaissons. Si notre corps nous laisse percevoir une sensation, nous la relions par exemple au concept « genou » ou « cheville ». De plus nous lui attribuons une qualité. De là peut-être notre pensée nous guidera-t-elle vers une réaction. Il en est de même pour tous nos sens, l’audition, avec l’identification des sons, les causes qui les produisent, le toucher, l’olfaction, etc. Avoir de la difficulté à reconnaître, à identifier, peut constituer une difficulté et solliciter fortement nos pensées. Nous devons être attentifs à ce et à ces fonctionnements.

Pendant la pratique, il est courant de dire « laissez passer les pensées ». Les pensées naissent à partir de ce qui émerge çà la surface de notre esprit. Que ce soit des perceptions sensorielles, des sensations ou n’importe quelle incursion sur la scène de notre conscience, image, souvenir, émotion, etc. Si notre attention est forte, nous serons à même de voir le mécanisme de saisie se produire. Avec l’entraînement de la pratique, nous sommes capables de devenir simplement observateurs de ces phénomènes.

Si nous sommes dans une attention soutenue, le relâchement de notre système conditionné, de notre mental conditionné, coupe l’automatisme de saisie. Les phénomènes ne sont plus identifiés, ils existent par eux-mêmes sans que la conscience effectue le processus d’identification, de re-connaissance. Les phénomènes existent sans cause. Si les phénomènes existent sans cause, la conscience dans laquelle ils se produisent est elle-même sans cause puisqu’elle n’a pas besoin de se reconnaître au travers des objets. De ce fait, les phénomènes apparaissent tels qu’ils sont de même que l’observateur.

Pratique et conscience éveillée sont à comprendre comme une seule et même chose. Il n’y a pas de réalisation, d’éveil, en dehors de la pratique, c’est-à-dire que nous ne pratiquons pas pour…atteindre quelque chose qui serait l’éveil. Roland Rech citant Eno dit : « Si l’on se tient dans la juste attitude, du corps et de l’esprit, alors l’éveil est là, de la même façon que lorsque l’on allume une lampe, la lumière jaillit instantanément ».

Mercredi 8 février 2017

Au 12ème siècle un moine japonais nommé Dogen partit à la recherche de l’ancienne pratique du Chan, en Chine. A son retour il fonda un monastère encore célèbre aujourd’hui, Eihi Eihi ji où le Chan devint le Zen et s’étendit dans tout le Japon. Parmi les différentes écoles du bouddhisme, le Chan venu d’Inde, puis le Zen,  sont restées celles qui placent la méditation au centre des enseignements. Pour Maître Dogen, pratiquée avec un esprit juste, la méditation est elle-même libération des causes de la souffrance et réalisation de l’éveil.

Maître Dogen a écrit plusieurs textes relatifs à la pratique qu’il préconisait. Le premier est un recueil sur les grandes lignes de l’approche de la méditation, le Fukanzazengi, qui signifie littéralement traité de la pratique du zen.

En préambule, il est utile de revenir sur la pratique de la méditation. D’emblée, lorsque l’on aborde la pratique de la méditation, beaucoup de personnes semblent intéressées, cette pratique est associée au bien-être, à la détente, à un état de relaxation, à une diminution du stress, etc. Quelques-unes peuvent même en venir à en faire l’expérience. Parmi  celles-là, cependant, certaines finiront peut-être par trouver difficile le fait de rester assis à ne rien faire. Abordée du point de vue de notre ego, en effet cette pratique peut paraître ennuyeuse et une perte de temps alors que l’on pourrait faire tant de chose pour améliorer notre vie. II est vrai que nous sommes souvent très occupés et investis dans l’action, préoccupés par nos affaires et nos pensées.

Essentiellement, la pratique de la méditation consiste en une sorte de retournement, un retournement radical, un mouvement intérieur qui consiste à détourner notre attention des objets habituellement investis pour la porter vers… Vers quoi ? C’est toute la question de la pratique. Au départ il est question de soutenir l’attention avec des objets liés à la perception comme la respiration, la posture, etc. Essentiellement, nous portons notre attention vers un « objet sans objet », nous laissons libre l’espace laissé vacant par nos objets habituels. Nous mettons toute notre attention et toute notre énergie à n’être que simplement assis sans poursuivre quoi que ce soit, sans rejeter quoi que ce soit. Nous nous laissons dépouiller par la pratique, dépouillé de nos attachements, de nos fonctionnements habituels. Cette pratique n’a donc fondamentalement rien à voir avec un mieux-être du point de vue de l’ego, même si des bénéfices apaisent notre vie. A ceux qui de tous temps recherchent le bonheur, la paix de l’esprit, la Vérité, la Paix, etc, Dogen répond : « le lieu de l’éveil ou de la révélation, quel que soit son nom, est simplement ici et maintenant ». La réaliser consiste à cesser de courir à sa recherche, il n’y a nulle part où aller ».

 

Mercredi 22 février 2017

Le texte de Dogen, le « traité de la pratique du zen », écrit à son retour de Chine en 1228, commence par ces mots « La Voie est fondamentalement parfaite ». Il poursuit en disant « elle pénètre tout, comment pourrait-elle dépendre de la pratique et de la réalisation ».

La Voie avec un V majuscule peut être entendue comme la Réalité. La réalité telle que nous la vivons à chaque instant, et malgré le fait que nous la vivions pas comme quelque chose de parfait, l’est pourtant de façon fondamentale. Le mot « fondamentalement » est important car il s’oppose au point de vue « relatif ». Ce que nous vivons de notre réalité ordinaire, nous le vivons d’un point de vue relatif, c’est-à-dire que la réalité nous apparaît relativement à ce que nous en pensons au moment où elle survient. La vivre et la percevoir d’un point de vue fondamental est autre chose. Dans cette pratique, la Voie peut être comprise comme le chemin mais en fait elle est aussi le but ultime. Lorsque vous pensez être sur le chemin d’un point de vue relatif, en fait vous sautez déjà dans la réalité ultime. La pratique pour effet de nous faire pénétrer au cœur de la réalité la plus ultime. C’est l’équivalent lorsque Suzuki parle de l’Esprit vaste ou lorsque l’on entend parler de la nature véritable de l’esprit.

Bien sûr que lorsque nous pratiquons nous avons parfois le sentiment de peiner et de ne pas avoir accès à cette sorte de réalité. Nous avons affaire à nos résistances, qui sont très puissantes et qui nous maintiennent dans un point de vue dualiste et subjectif. Il est donc très important de ne pas perdre de vue le fait que la pratique n’est pas là pour nous proposer un nouveau point de vue de notre rapport au monde, point de vue que nous pourrions saisir avec notre esprit ordinaire. Quand on parle de réalisation, c’est un peu comme une intégration. Il arrive que dans notre vie, nous ayons compris quelque chose, de façon intellectuelle, c’est-à-dire que nous en ayons une connaissance et que nous fassions un jour l’expérience de la réaliser, ce qui est différent comme compréhension.

Etrangement, tout notre effort devrait être mis au service de l’abandon, au service du lâcher-prise, du renoncement dans le sens de renoncer à comprendre de façon formelle, intellectuelle. Notre ardent souhait de comprendre nourrit nos résistances, notre attente nourrit nos résistances. Pour entrer dans La Réalité, nous devons commencer par y renoncer car y entrer signifie toujours pour nous réaliser quelque chose de notre désir relatif. Nous nous fermons l’accès par notre envie de connaître alors qu’il nous faut nous abandonner à nous-mêmes. Alors nous pouvons essayer de demeurer immobiles simplement en étant totalement immergés dans notre incompréhension, dans notre ignorance, dans notre interrogation silencieuse.

Mercredi 1 mars

Dans le fil de ce que nous évoquions la dernière fois au sujet du texte de Dogen, le Fukanzazengi, la seconde phrase fait allusion à l’effort et s’articule avec la première. Nous avions vu que la Voie, la réalité est parfaite et qu’elle ne dépendait donc pas de la réalisation. Cela signifie comme le souligne Roland Rech, que ce n’est pas la pratique qui fait exister la Voie, elle précède toute pratique, elle est fondamentalement là. Elle ne correspond pas non plus à des expériences que nous aurions pu vivre et qu’il s’agirait de retrouver.

Dogen poursuit donc en faisant allusion à l’effort. « Le véhicule du Dharma est libre et dégagé de toute entrave, en quoi l’effort concentré de l’homme est-il nécessaire ? ».

Puisque la réalité est déjà parfaite, quel effort aurait du sens ? C’est la Voie Directe. C’est une forme de logique à la fois irréfutable et en même temps prononcée de façon provocante. Cette question s’adresse à nous, à l’homme. Ce serait comme de lui demander pourquoi il cherche à se libérer puisque la liberté est déjà là et qu’il y est simplement aveugle. Il ne s’agit donc pas de faire des efforts pour atteindre quelque chose d’un Terre Promise mais de réaliser intimement que nous habitons notre propre prison. La question devient comment se libérer de notre prison ? Nous avons donc là en préliminaire une précision importante sur la nature de l’effort que nous développons pendant la pratique. Cela devient une question retournée vers nous-mêmes et qui semble demander : qu’est-ce qui  entrave mon accès à la réalité ? Quelle résistance est à l’œuvre qui me prive de cette liberté ?

Pour que l’esprit devienne sans obstacles, il nous faut dans un premier temps faire l’expérience de notre fonctionnement mental, voir la nature de la prison dans laquelle nous sommes enchaînés. S’il est naturel au départ d’aborder la pratique à partir de notre esprit ordinaire, cet esprit qui pense comprendre de façon intellectuelle, par la saisie mentale, nous devrons peu à peu désapprendre. Pour aller au-delà de nos idées, de nos constructions mentales, admettre même qu’elles nous entravent, il nous faut pratiquer. Pratiquer consiste justement à vivre ces constructions comme vide de tout socle, de tout fondement. C’est ce nouvel appui, paradoxalement exempt de tout appui au sens conceptuel, qui constitue l’accès à la réalité.

Lorsque Dogen questionne l’effort et sa nécessité dans la pratique, il questionne l’effort sans effort dont parle Suzuki. Effectuer un réel effort jusqu’à oublier la notion d’effort même. L’effort au sens personnel serait en l’occurrence comme un moyen habile pour entrer dans le lâcher-prise.

 

 

Mercredi 8 mars 2017

Nous continuons avec le préambule du texte de Dogen, son « manuel de la pratique zen ». Après avoir évoqué la nature ultime de la Réalité, qui selon lui se manifeste ici et maintenant, à chaque instant et en tous lieux, Dogen questionne ensuite sur le sens d’un effort qui consisterait pour l’homme à atteindre cette réalité ultime, ce réel. Si la réalité advient à chaque instant, pourquoi ne la percevons-nous pas ? Manifestement, si nous sommes en quête de quelque chose,  si nous éprouvons une forme de souffrance, si nous ne parvenons pas à être libres, nous sommes éloignés et ignorants de cette réalité, nous ne pouvons la voir alors qu’elle s’étale sous nos yeux.

Dogen reprend ensuite sous une forme un peu différente ses deux remarques préliminaires. Il commence par : « Le Grand Corps est bien au-delà des poussières du monde, qui pourrait croire qu’il existe un moyen pour l’épousseter « ?

Par « le Grand Corps », il faut entendre l’Esprit Vaste de Suzuki. Toutes ces appellations nous renvoient d’une façon ou d’une autre à ce que tous les hommes de toutes les époques ont nommé lorsqu’ils faisaient allusion à l’origine du monde, que ce soit Allah, Dieu, Yavhé, le Grand Esprit, la Conscience Vaste, la Conscience Universelle, etc. Bien sûr, selon les traditions spirituelles, ces termes sont connotés de différentes façons. Il n’y a pas à proprement parler de Dieu pour les bouddhistes.

Dogen sous-entend que cette Nature originelle, cette singularité à l’origine des formes que nous incarnons, se situe sur un tout autre plan que celui des tribulations du monde, un tout autre plan que celui de nos esprits ordinaires, de notre ego et de ses soucis. Selon notre fonctionnement ordinaire, nous partons d’un point pour aller vers un autre, nous engageons un effort vers un résultat tangible, concret, palpable. Nous époussetons par exemple toutes nos mauvaises habitudes pour acquérir un esprit pur et sain. Nous méditons pour accéder à un état de liberté totale. Il s’agit donc ici pour Dogen de remettre en question ce fonctionnement de notre esprit conditionné. Même si nous partons de là où nous sommes, le chemin n’est pas pour autant tracé. Le rachat de nos fautes ne nous aidera pas. Pas de calcul dans la Voie.

Dans la pratique, nous ne recherchons pas un état d’esprit particulier, bon ou mauvais, nous ne rejetons pas nos mauvaises actions dans l’espoir d’une récompense. Pour autant nous ne cultivons pas la vertu non plus. Nous sommes au-delà de cet esprit dualiste. Rien n’est à combattre ni rien n’est à espérer mentalement. Pour cela, nous laissons passer les concepts, nous abandonnons la saisie mentale, de cette façon hors de toute notion, nous pénétrons au cœur de l’Esprit Vaste.

Mercredi 15  mars 2017

Nous avons vu dans le texte de Dogen que celui-ci présente la Voie, la Réalité, l’enseignement, comme étant déjà là. Si notre regard se porte autour de nous, la réalité est partout. Elle imprègne chaque chose. Elle est omniprésente.

La présentation de Dogen produit un peu l’effet d’un renversement car nous aurions plutôt tendance à penser que nous avons la capacité d’agir sur notre environnement et de le transformer. C’est d’ailleurs à cela que nous nous employons depuis toujours au travers du progrès. D’un point de vue collectif, notre visée est d’adapter notre environnement à notre vision du monde. Nous transformons le monde afin qu’il corresponde à l’espace dans lequel nous souhaitons vivre. Nous y appliquons de valeurs, nous le modelons en fonction de nos intérêts et de nos valeurs. D’un point de vue personnel, il est vrai également que lorsque les conditions sont réunies, c’est-à-dire en adéquation avec nos souhaits, désirs, etc., nous éprouvons un sentiment d’apaisement et de détente.

Dogen va plus loin et pose la question de la pratique. Pratiquer pour quoi ? A quoi bon pratiquer dit-il si la Voie est déjà sous nos pieds ? A quoi bon aller ici ou là ?

Alors la question se pose à nous. Sommes-nous dans la capacité lorsque nous portons le regard autour de nous et en nous de sentir la présence de cette Voie, de cette Réalité ? Avons-nous modelé un monde et maîtrisé les conditions d’existence de ce monde au point que nous ayons trouvé une adéquation parfaite entre lui et nous ?

Manifestement nous cherchons encore. N’y aurait-il aucun moyen efficace de contrôler notre environnement ? Et même si nous y parvenions, serait-il en tout point tel que nous le souhaitons ? Ou poursuivons-nous une chimère qui rend notre réalité, notre existence seulement un peu plus confortable mais qui demeure incapable de nous mettre en unité avec notre existence toute entière, avec notre finitude ? Cette dimension ne peut surgir de notre contrôle, de notre maîtrise, de notre volonté. Elle lui préexiste et demeure voilée, dissimulée par notre confusion, notre aveuglement.

D’ailleurs Dogen pose soudain un « mais ». Comme si l’accès à la Réalité, comme si l’accès à la Voie dont il vient de parler était soumis à condition. « Cependant dit-il, s’il y a un fossé, si étroit soit-il, la Voie reste aussi éloignée que le ciel de la terre ».

Le fossé, ce qui sépare, est l’empreinte de la dualité. Dogen souligne par-là la présence de la dualité et de notre rapport duel au monde. Ceci n’équivaut pas à cela, ceci n’est pas comme cela, etc. Le fossé, l’obstacle, c’est bien nous-mêmes. Nous voilà avertis, la pratique de la méditation est une pratique de remise en question, dans ses fondements les plus profonds, de tout notre être.

Mercredi 22 mars 2017

Nous allons poursuivre avec le texte de Dogen que nous avons commencé à étudier, cela va nous donner l’occasion de nous intéresser aux règles.

Pourquoi les règles ? Parce qu’elles font partie intégrante de la pratique et qu’il apparaît essentiel de conserver présent à l’esprit un juste regard sur cette notion complexe.

Nous avons vu la semaine dernière que Dogen faisait allusion à un fossé, un écart. S’il y a disait-il le moindre fossé, la Voie reste aussi éloignée que le ciel de la terre. Quelle est la nature de ce fossé ? Quel est ce fossé entre une réalité qui serait toujours égale à elle-même, parfaite, et la réalité telle que nous la percevons, la concevons ?

La phrase suivante nous éclaire : « Si l’on manifeste la moindre préférence ou la moindre antipathie, l’esprit se perd dans la confusion ». Ce « on » est essentiel. Il s’agit évidemment de notre esprit dualiste, il s’agit de cet esprit qui nous occupe au quotidien. Il s’agit de notre désir qui cherche à transformer ce qui est en autre chose, quelque chose en adéquation avec nos souhaits.

Quel est maintenant le lien entre la réalité et les règles ? Et que devons-nous entendre par règles ? La règle désigne ici en général une conduite au caractère obligatoire. Il s’agit donc de se conduire sinon de façon obligatoire, en tous cas de façon différente de ce pourrait nous inciter à faire notre impulsion première. Il s’agit d’une correction que nous apportons à notre attitude ou comportement. Il s’agit de corriger notre première intention.

Si nous appliquons ce qui vient d’être dit à la pratique, celle-ci ne contient au fond que des règles. Elle propose de façon générale un comportement différent de celui ordinaire. Elle propose une posture immobile, une concentration sans pensées, une façon de nous déplacer dans l’espace de pratique. Tout cet ensemble forme la pratique. La pratique n’est pas le fait de s’asseoir sur un coussin rond. La pratique est une règle. Vous entre dans la pratique dès que vous être attentif à l’esprit qui vous gouverne habituellement. Cela peut tout aussi bien être chez soi.

Si on considère que la pratique commence lorsque vous arrivez au dojo, alors dès que vous entrez, vous y êtes. Dès que vous préparez l’autel et faîtes le bois, vous y êtes. Dès que vous circulez dans la pièce, vous suivez la règle qui consiste à ne pas traverser en diagonale, c’est-à-dire que vous ne suivez pas l’impulsion première que commande votre esprit, votre ego. Suivre les règles n’est rien d’autre que ne pas suivre notre ego. Il n’y a pas à demander pourquoi faire comme ceci plutôt que comme cela. C’est simplement oublier notre ego.  

Mercredi 29 mars 2017

« Abandonner une pratique fondée sur la compréhension intellectuelle, courant après les mots et nous en tenant à la lettre ». Cette phrase de Dogen tirée du Fukanzazengi fait suite à ce que nous avons déjà étudié.

Nous retrouvons le cœur du paradoxe apparent que suscite notre pratique. Nous ne connaissons de nous-mêmes que notre fonctionnement quotidien, ordinaire. Nous connaissons la façon dont nous prenons contact avec les choses qui nous entourent et nous abordons naturellement les enseignements avec ce même esprit qui apprend à intégrer une connaissance pour la faire fructifier. Nous lisons les mots avec nos représentations personnelles et nous faisons de la pratique une certaine idée. Comment aborder une approche qui se détourne du seul rapport que nous ayons au monde ? Est-il possible de dépasser l’emprise des représentations, des préférences, des aversions ? Est-il possible de dépasser cette conscience limitée qui nous protège mais en même temps nous asservit, nous tient dans une ignorance et une souffrance bien réelles ? Abandonner une compréhension intellectuelle, n’est-ce pas mettre en danger la personne que je suis ? La remettre en question ?

« Apprendre le demi-tour qui dirige notre lumière vers l’intérieur pour illuminer notre vraie nature » propose Dogen.

La pratique commence donc non pas par des réflexions intellectuelles sur la pratique mais par un demi-tour. De quoi s’agit-il ? Lorsque nous sommes dans nos pensées, même si celles-ci se manifestent en nous-mêmes, nous sortons en quelque sorte de notre esprit. Nos pensées nous transportent en dehors de nous-mêmes en ce sens qu’elles nous font quitter la réalité de l’instant, la réalité de l’ici et maintenant, pour nous faire voyager dans nos concepts. Elles visent à ce que nous construisions des objets mentaux en accord avec ce que nous pensons être. En nous enfermant dans nos représentations, elles nous éloignent toujours davantage de la réalité de l’instant.

Le demi-tour que propose Dogen est un retour de l’attention vers cet instant. Nous quittons notre monde virtuel fait de concepts pour revenir à la conscience de l’instant. Nous quittons notre réalité subjective pour nous laisser imprégner par la réalité de ce qui est. Il n’est donc plus question de nous en tenir à nos préférences. Ce qui est concerne Tout ce qui Est. Bien sûr nous allons tenter de lui donner une valeur ou une qualité subjective comme douleur ou joie, inévitablement nous allons tenter de le transformer. Mais ce qui n’est rien de tout cela car ce qui est Est simplement, sans autre chose à ajouter ou à remplacer.

Mercredi 5 avril 2017

Pendant la pratique, nous ne suivons pas nos pensées, nous ne donnons pas cours à tout ce qui est de l’ordre de l’apparition d’une interprétation, d’une intention, d’une sensation. Pour cela nous demeurons dans l’attention de la posture, de la respiration, dans l’attention à la respiration. Toute notre attention et toute notre énergie sont concentrées dans ces éléments de perception. Il y a simplement conscience de…

Notre conscience embrasse, inclut, tous les phénomènes induits par nos sens. De cette façon, en étant dans la simple observation des manifestations qui s’écoulent, nous ne nous figeons sur rien. Nous ne stagnons sur rien. Nous ne nous limitons à rien.

Nous réalisons ainsi la non-existence au sens fondamental de ces phénomènes qui sont à la fois réels relativement à notre observation mais qui se dissolvent également si personne ne stagne sur eux. Ils existent relativement mais disparaissent aussitôt. Ils sont fondamentalement vacuité.

Si les phénomènes sont fondamentalement inexistants, s’ils se dissolvent lorsque l’esprit ne les saisit pas, qu’advient-il de l’esprit qui observe ?

Dogen exprime cela dans la suite de son texte, le Fukanzazengi : « Le corps et l’esprit d’eux-mêmes s’effaceront et votre visage originel apparaîtra ».

Quel est ce visage originel auquel Dogen fait allusion ? Le visage originel dont parle Dogen est encore l’esprit mais ce n’est plus l’esprit limité qui traduit, transforme, modèle la réalité, c’est l’Esprit Vaste dont parle Suzuki. C’est précisément l’esprit avant qu’il s’attache, se fige, s’englue dans la traduction subjective des manifestations, des phénomènes.

L’esprit vaste est ce qui peut apparaître chaque fois que l’attachement est relâché, chaque fois que nous abandonnons les objets qui viennent peupler notre esprit.

Lorsque nous devenons capables d’instant en instant de ne plus investir les objets de notre environnement mental, c’est comme un bruit de fond qui cesse, c’est comme une brume qui se lève pour laisser apparaître, comme les nuages se dissipant laissent apparaître la lumière du soleil, ce qui a toujours été là de tous temps, l’expression de notre nature la plus profonde.

C’est pour cela, pour réaliser cela, que la pratique nous invite à nous tenir dans le cercle des perceptions, posture, respiration, tous les phénomènes corporels tels qu’ils sont. Abandonner notre univers mental.

Dimanche 9 avril 2017

Journée de pratique

1ere séance 

A un étudiant qui montrait un grand enthousiasme pour la pratique, sentant en lui, après plusieurs jours de sesshin, toute l’énergie que cela stimulait, tous les possibles auxquels cela donnait accès, Suzuki répondit : « ne vous en servez-pas ! ».

Bien sûr, nous avons besoin de nourrir des ambitions, des espoirs, des perspectives pour notre vie. Il est difficile pour notre esprit limité de ne pas se penser. Ces ambitions, ces espoirs, ces perspectives sont peut-être comme la réponse à un doute sur la réalité de ce que nous appelons notre personne, notre expérience subjective, sur ce que nous appelons notre vie. C’est après tout la principale question que se pose l’espèce humaine depuis toujours : « qui sommes-nous » ? Au-delà de ce que nous pensons être, qu’en est-il du sens de notre vie ?

La pratique n’explore pas la métaphysique. Les mots restent vains pour de telles questions. Notre pensée se borne à des limites très étroites. La réalité est bien là devant nous mais est-elle ce que nous en voyons ? Correspond-elle au cadre dans lequel nous la maintenons ?

Pendant la pratique nous ne faisons rien de spécial. Nous ne sommes pas en train de stimuler notre énergie bien que nous en ayons besoin. Nous ne sommes pas en train de nous ouvrir à des horizons méconnus bien que cela soit le cas. Tous ce que nous pourrions développer comme interprétations sur la pratique, sur ses bénéfices,  sur ses difficultés, serait à la fois exact et en même temps faux.

« Ne vous en servez pas » signifie ne vous enfermez pas dans une interprétation, ne renfermez pas ce que vous ressentez dans le cadre de la pensée. La liberté que vous recherchez, ne la replacez pas dans une nouvelle prison qui est la pensée, dans le connu. Laissez s’exprimer en vous ce que vous ressentez et n’en faites rien.

Pendant l’assise, nous demeurons dans la pleine conscience de tout ce que nous éprouvons et dans ce même temps, dans ce même instant, nous abandonnons tout ce que nous serions tentés d’en faire. Plutôt que de saisir ce qui apparaît et en faire quelque chose, nous le lâchons. 

2 eme séance

A un disciple qui lui expliquait que finalement la voie du zen soto, qui donnait une prépondérance à l’assise, n’était peut-être pas faite pour lui, car il sentait que son chemin était plutôt la voie des arts, Suzuki répondit : « L’assise n’a rien à voir avec l’assise ».

Nous avons de la difficulté à gagner en clairvoyance. Nos représentations se portent vers la Voie que nous pratiquons de la même façon qu’elles se portent sur tous les objets avec lesquels nous entrons en contact, sans que nous en ayons une conscience précise. Au fond nous n’avons accès qu’à la représentation de la réalité et non à la réalité directe.

Ce fonctionnement qui est le nôtre est décrit dans la voie que nous pratiquons comme le résultat de l’ignorance, laquelle mène à la confusion. Le savoir que nous pensons détenir de tel ou tel aspect de la réalité ne correspond en fait qu’au tissu de nos représentations. Il y a un célèbre exemple qui est celui de la corde et su serpent. Un promeneur se détourne vivement de son chemin car il entrevoit sur la route un serpent menaçant qui le traverse en se dirigeant vers lui. Il s’agit en réalité d’une corde tombée peut-être d’une charrette et abandonnée là.

Devons-nous pratiquer parce que nous pensons simplement du bien de la pratique ? Ou au contraire pouvons-nous continuer de pratiquer sans tomber dans le piège de l’illusion ? Pouvons-nous cesser d’être ignorants en avançant un peu plus vers l’éveil ? L’éveil à la réalité ?

Est-il possible de continuer de pratiquer sans nourrir et entretenir des illusions au sujet de la pratique ? C’est une question très importante, souvent reprise dans les causeries et les enseignements.

Il est naturel et ordinaire que nos pensées apparaissent et il est tout aussi naturel que nous soyons tentés d’en faire quelque chose. Il semble possible de discerner les moments où elles deviennent plus persistantes et en même temps que nous sommes dans la conscience de cela, nous avons la capacité de ne pas les saisir. Nous pouvons y voir le travail de notre esprit limité, de notre esprit conditionné, sans pour autant les suivre. « L’assise n’a rien à voir avec l’assise » résume de façon humoristique l’écart qui existe entre l’assise telle que l’entend Suzuki et la représentation qui en est faite pas son disciple.   

3 eme séance

A un fervent élève qui demandait à Suzuki comment maintenir l’état d’esprit extraordinaire atteint pendant les trente jours de pratique passée au camp d’été, celui-ci répondit : « Concentrez-vous sur la respiration et ça passera ».

Que recherchons-nous ? Nous recherchons habituellement la satisfaction, la sensation de plaisir. La question du bonheur est un thème omniprésent présent dans la littérature. Lorsque nous abordons la pratique, nous sommes habités par nos demandes formelles et c’est imprégnés par celles-ci que nous pratiquons au début. Il se peut ensuite que nous soyons déçus et que nous soyons amenés à reconsidérer ce que nous avons expérimenté. Nous nous comportons en cela comme nous nous comportons avec tout objet. Nous pouvons être amenés pour de multiples raisons à passer de l’amour au désenchantement.

Là encore, nous sommes comme le jouet de nos sensations que nous transformons en convictions par le truchement de la pensée.

La pratique, même si elle ouvre parfois à des expériences d’une grande intensité, ne se limite pas à cela. Elle nous invite à vivre ce qui s’y déroule tel que cela est. De même qu’il nous arrive de vivre des moments de joie dans notre existence quotidienne, il peut nous arriver d’en vivre pendant la pratique.

Cependant lorsque nous vivons des moments de joie dans notre vie quotidienne, nous avons tendance à les privilégier et lorsque nous vivons des moments plus difficiles, à les rejeter. Nous étiquetons d’une certaine valeur ce que nous vivons. Dans la pratique, nous vivons ce qui se présente à nous tel que c’est, joie ou peine. Mais vivre ce qui est tel que c’est ne signifie pas être joyeux ou être attristé. A la différence de notre attitude ordinaire, nous ne nous identifions pas à ce qui se vit, nous observons l’apparition et la disparition de ce qui apparaît et disparaît.

Pratiquer consiste à réaliser que joie et peine ne sont pas différentes. Cette différence n’existe que dans notre esprit ordinaire. Lorsque nous abandonnons cet esprit ordinaire, la joie naturelle est là. Elle est là et elle n’est rien de spécial non plus. Tout en étant rien de spécial, elle demeure essentielle car elle abolit toute dualité et nous fait réaliser que nous sommes fondamentalement cela même que nous recherchons. 

 

  

 

 

 

 

 

Reprise de la pratique

 

MERCREDI

05 septembre 

2018

 

(début de pratique à

19 h 25, prévoir d'arriver à 19 h pour les débutants)

 

 

3 matinées de pratique sont proposées :

 

le dimanche 2 décembre 2018

 

le dimanche 10 mars 2019

et 

le dimanche 2 juin 2019

 

Elles seront ouvertes à toute personne désirant pratiquer la méditation. Seule une adhésion à l'association sera demandée d'un montant de 10 €.